développer une arène où l'autre est vu comme partenaire et contribue au bien de tous. Richesse personnelle et richesse collective sont liées. Mais pour que cela se réalise il faut des valeurs personnelles qui intègrent les valeurs communautaires : celles qui construisent le bien commun.


L'accent mis sur l'éthique ne signifie pas un retour au moralisme ou un simple appel à être bons, généreux et dévoués pour les autres. Cela va beaucoup plus loin. Cette approche conduit à remettre l'économie à sa juste place (un outil au service des gens et pas une idole à laquelle il faut sacrifier) et donne sa place à la culture communautaire africaine. Avec la réflexion éthique, il faut accepter de se redire pour quoi et pour qui chacun tente l'aventure de la vie. La question du sens de l'histoire personnelle et de celle de l'Afrique ne peut plus être occultée au seul profit de l'analyse économique. Ces réflexions ne sont peut-être pas habituelles ni faciles à accepter mais sans celles-ci l'Afrique risque de s'enrôler dans une logique d'autodestruction et de déshumanisation sans précédent.



La dignité de la personne humaine et la prise en compte du bien commun conduisent à donner la plus grande importance à la valeur du travail. Le travail est créateur de dignité ; il est aussi source de richesses, d'initiative, de créativité et de prise de responsabilité. On travaille beaucoup à Songhaï et chacun ressent de cela une grande fierté. Il faut que la valeur travail soit au centre de l'Afrique moderne pour que les images du monde sur l'homme et la femme africains changent et que le respect progresse. La clef du succès de l'Afrique est là : dans le travail efficace et valorisé, travail individuel et en équipe.


Bien évidemment, la réalité est éloignée de cette conviction. A l'intérieur même de Songhaï, il y a parfois des paresseux (qui ne restent cependant pas longtemps) ou des découragés. Même là, il est nécessaire de rester mobilisé pour garder haute la valeur travail. C'est un combat incessant qui passe par l'apprentissage, la motivation spirituelle ou morale, la stimulation financière?Ce travail est encore plus difficile à réaliser auprès des fermiers installés.


L'Afrique doit vivement s'engager sur cette voie du travail bien fait et sur cette énergie à déployer pour s'en sortir. C'est le travail qui permet de ne plus être un enfant assisté, le dernier de la classe dont on a parfois pitié.


Songhaï, à travers la formation, vise à promouvoir des leaders et des entrepreneurs, des hommes et des femmes qui cherchent à améliorer leurs propres conditions de vie et celles de leur milieu. Songhaï parie sur l'initiative privée dans le cadre du bien commun. Ceci conduit à remettre l'Etat à sa juste place : ni trop ni trop peu. Le rôle de l'Etat consiste à définir la politique générale et le cadre juridique dans lequel le développement est réalisé par des entrepreneurs. C'est aussi à l'Etat de veiller à ce que les plus faibles (handicapés, vieillards, personnes les plus démunies) aient sans cesse une chance de s'en sortir, que chacun puisse se développer et donner le meilleur de lui-même à la société et à sa communauté. L'Etat doit se soucier de la cohérence sociale, du lien et de la justice sociale.


Cette réflexion sur l'Etat nous invite à réaffirmer l'importance d'une vision, d'un projet pour la société et pour soi. Regarder devant soi est indispensable, en tenant le cap et en entraînant avec soi ses amis, ses proches, ses compatriotes, par la force de l'exemple et une parole partagée. On peut pas vivre au jour le jour, au gré du vent, de la mode ou de l'aigreur, mais il s'agit de percevoir - avec ses forces et ses faiblesses - là où on peut aller pour que la vie soit meilleure. Avoir une claire vision est impossible mais chacun peut apercevoir un peu de son avenir, s'y préparer en se formant et oser aller vers ce qu'on a aperçu ou rêvé.


Il est urgent que la prise de risque devienne un élément de la culture quotidienne ; cela devrait être d'autant plus facile que la communauté est là et peut servir de filet en cas de chute ; n'est-ce pas cela la base de la sécurité sociale ? La communauté africaine contemporaine a perdu l'importance de cet espace de risque et d'audace, nécessaire à son évolution. Il y a là encore un obstacle à réduire, au profit d'une culture où le changement est vu comme normal, nécessaire et possible.


La vision ne sera véritablement entraînante que si on arrête de séparer le long terme et le court terme, le social, le spirituel et l'économique, que si on fait preuve de responsabilité en articulant les savoir, les savoir-faire et les savoir être de sa culture et de la culture universelle, que si on cherche à changer les différents aspects de la réalité sociale. Il n'y aura de développement réel et durable que si chacun et tous ont le souci de traiter la globalité des problèmes au bénéfice de tous.


L'approche holistique que nous avons développée à Songhaï et tout au long de ce livre suggère à quel point la démarche globale est nécessaire et combien les synergies sont importantes. L'approche systémique devrait renouveler notre manière de comprendre les choses et les processus : l'analyse n'est pas suffisante, il faut mettre en relation les phénomènes vus de façon séparée. La vie réalise une synthèse systémique et sans la prise en compte de cette complexité du vivant rien ne peut être mis en mouvement. Dans cette perspective, les dimensions spirituelles ne peuvent être oubliées ; elles sont en synergie avec les autres dimensions de l'existence et un des moteurs de l'histoire.


L'Afrique peut se servir de cette nouvelle épistémologie mais elle a besoin aussi de développer son sens de l'observation et le traitement rigoureux des résultats de celui-ci. Le drame est dans la répétition bête des mots, des réflexions mal comprises ; la mentalité de perroquet n'est pas un bon élément pour l'Afrique qui veut bouger. La survie et la croissance sont dans l'innovation.

Songhaï propose une vision du monde et de l'Afrique de demain, mais il n'est