il s'analyse en terme du rapport chiffre d'affaire supplémentaire / investissement, en terme de risque? Il relève non seulement d'une analyse comptable mais d'une stratégie d'expansion économique et de marketing. Or la ferme africaine est loin d'être actuellement une entreprise. En Afrique, l'agriculture est largement insérée dans la logique sociale : elle a pour rôle de fournir des liquidités pour les besoins sociaux (mariages, funérailles, comportements clientélistes?). Dans cette perspective, le crédit est compris comme un moyen d'alimenter les liquidités. La nécessité de rembourser à partir des surplus induits par l'investissement complémentaire échappe donc dans cette approche qui n'est pas celle de l'économie classique.
Il s'agit donc moins d'un problème de compétences que n'auraient pas les paysans que d'un problème de culture et d'inadéquation des systèmes actuels de crédit par rapport à la réalité de l'agriculture africaine contemporaine. On a voulu plaquer un modèle sur une situation qui rejette ce modèle et plutôt que de changer, on fait violence à la réalité pour la faire rentrer dans le cadre, mais en vain. De plus le fait d'emprunter de l'argent pour des « projets » ne fait que vicier un peu plus le problème car beaucoup de ces projets - comme l'économie paysanne classique- ne sont qu'une manière d'avoir un peu de liquidité en provenance de l'étranger, avec un contrôle très éloigné et pas véritablement des moyens de financer des activités nouvelles en vue d'une augmentation de la production ou de sa diversification.
La démarche à suivre serait de revoir l'approche du crédit et donc de créer, d'abord, un environnement propice (avec les différentes formes de capital que nous avons précédemment mentionnées) où le crédit pourra fertiliser les autres ressources. Le développement de la notion d'entreprise agricole est fondamental, en amont de la distribution du crédit.
Avec la logique entrepreneuriale viendra assez facilement la compréhension de l'intérêt de la comptabilité (adaptée aux réalités de la ferme), de la production d'outils de gestion et d'évaluation, de l'analyse des potentialités d'investissement?. Ces éléments, qui sont souvent refusés implicitement par les agriculteurs traditionnels qui voient là des instruments du contrôle social, sont alors non seulement acceptés comme une discipline positive mais aussi comme des outils utiles pour faire des choix en matière de production et de développement. Dans ces conditions le crédit peut donner un coup de levier à l'entreprise et avoir de grandes chances d'être remboursé.
La question de la politique de financement à Songhaï a une longue histoire. Pendant près d'une dizaine d'années, la politique de soutien aux fermiers a évolué des prêts à 100 % à plusieurs types d'appui, en passant par des subventions à 100 %.
Aujourd'hui, ces actions se font suivant trois modes nés de l'expérience. Il s'agit notamment :
- des soutiens ponctuels qui ont pour rôle de débloquer des difficultés spécifiques bien précises qui limiteraient l'activité des fermes, même à l'étape de démarrage si on n'y remédiait pas. Ce sont des subventions inférieures à un million de CFA ;
- du soutien intégral de valeur inférieure à quatre millions CFA avec 70% de subvention et 30 % d'emprunt qui sont beaucoup plus des soutiens à l'enracinement des activités des fermes ;
- des prêts qui se font pour favoriser le roulement et l'accumulation de capitaux à partir des patrimoines de la ferme.
Ce qui cependant n'a pas changé au cours de ces années, c'est la volonté de faire des centres de formation de Songhaï, des lieux exposés au devoir de la rentabilité où les étudiants expérimentent dès le début, et pas seulement de manière théorique, les contraintes financières. Songhaï a toujours pris le risque de l'entreprise ce qui conduit à une constante recherche d'augmentation de la productivité globale - et pas seulement la rentabilité économique -. Il n'y a pas de meilleure manière pour sensibiliser les futurs entrepreneurs agricoles.
Les premières actions de financement de Songhaï ont été des prêts octroyés automatiquement aux élèves fermiers à la fin de leur formation pour le lancement des activités de leur ferme. On était là au démarrage de Songhaï et les fermiers ne faisaient que la phase I de la formation (les dix huit premiers mois). Ces financements servaient en fait d'aide à la pré-installation (phase II, de six mois). Pour accéder à ces prêts, les jeunes faisaient obligatoirement, pendant leur formation, des épargnes au niveau de la caisse à partir de leurs allocations ou de l'argent de poche que leur donnaient les parents. C'était un véritable apprentissage en matière de gestion financière et 98% des prêts étaient remboursés grâce aux activités qui avaient lieu sur le site de Ouando ou de Tchi. Les jeunes retournaient chez eux après les deux cycles de formation avec des capitaux qui faisaient à peu près les trois quarts des montants empruntés après remboursements.
Ces prêts ont été rendus possibles grâce au « Revolving Fund » financé par ADF (African Development Foundation). Les élèves devaient rembourser capital et intérêts. Le taux d'intérêt annuel était de 12%.
Avec le renforcement de la formation à l'installation et en particulier sur son propre terrain, il y eut moins de demandes pour des aides à la pré-installation, qui ne concerne que ceux qui n'ont pas de terres personnelles.
Alors, est apparue progressivement, la nécessité de soutenir plus directement certaines fermes pour lever des obstacles au démarrage. Dans cette perspective il ne s'agit plus de crédits à rembourser mais de stimulants pour se lancer dans l'activité et pour reculer les contraintes qui bloquent le jeune fermier. L'idée de fermes pilotes est ainsi venue vers 1996.
Ceux qui ont bénéficié des subventions en 1996 ont reçu