pour que l'innovation soit globalement efficiente. Mettre ainsi l'accent sur des attitudes simples mais structurées, c'est affirmer que l'innovation n'est pas réservée à l'expert. Songhaï est même à ce propos une manière de remettre en cause la notion et le pouvoir de l'expert pour valoriser la « recherche aux pieds nus ».
Il y a trois attitudes indispensables pour être un chercheur aux pieds nus à Songhaï :
- la première, c'est d'être un propre observateur à partir de ses propres expériences et d'en tirer des leçons.
- la seconde consiste à marcher vers les gens dans les villages pour aller chercher les savoir-faire traditionnels, les méthodologies implicites, les trésors génétiques ancestraux.
- la troisième à être pieds nus devant son micro-ordinateur et de confronter son savoir à celui de la communauté internationale. Plus besoin de grands laboratoires trop onéreux pour l'Afrique?ni de costume-cravate pour le chercheur.
Là où l'Afrique en est aujourd'hui, il devient urgent que les scientifiques deviennent eux-mêmes des paysans. C'est ce que personnellement j'ai choisi de faire avec ma formation, je me suis fait paysan. Mais hélas, les diplômés Africains pensent que revenir à l'agriculture est une insulte et une manière de se faire dénigrer, et les ingénieurs ne font pas cette démarche d'aller apprendre auprès des gens ; d'ailleurs très peu d'ingénieurs agronomes ont réussi à Songhaï. Ils critiquent souvent et veulent surtout commander. Ils exigent des salaires forts sans aucun lien avec leur productivité et veulent des conditions spéciales de travail pour se différencier de « leurs subalternes ». Ils sont source de découragement et de frustration pour les autres. Ils ne rentrent pas dans un cadre de productivité car l'environnement dans lequel ils ont avancé jusqu'à maintenant ne les y a pas du tout préparés.
De plus, la mentalité de projet où tout vient de financements extérieurs ne fait qu'aggraver ce réflexe, ce qui ne nous permettra pas d'en sortir. Ce dérapage est amplifié par la forme même des projets qui sont censés recruter des diplômés, des ingénieurs, pour animer les paysans dont ils ne connaissent pas la mentalité, pour concevoir des projets dont ils ne sont pas partie prenante, projets qui ne donnent rien bien souvent. On passe alors de projets en projets et on devient consultant !
Un exemple parmi d'autres : un ingénieur agronome ne voulait pas se plier pour faire des planches de jardinage à Songhaï et décrète sans le moindre scrupule aux jeunes en formation : « je n'ai pas fait 6 ans d'études pour travailler la terre mais pour vous commander ! ».
En Afrique, il y a les penseurs / les concepteurs d'un côté qui sont dans leur bureau ; ils « pondent » des idées. De l'autre côté, il y a ceux qui exécutent et très peu de connexion entre les deux groupes. C'est l'une des raisons de l'échec du développement. L'IFED que nous avons mis en place vise entre autres objectifs, à mieux articuler ces deux milieux en favorisant leur rencontre et en donnant des éléments pour la compréhension de chacun de ces groupes. L'IFED est aussi un lieu d'innovation à partir des débats qu'il organise entre praticiens et chercheurs ou à partir des études socio-économiques et agro-pastorales qu'il réalise pour diverses institutions, mais surtout grâce à son contexte d'un espace de production, recherche et formation, où ses réflexions sont appelées à se valider et à mûrir continuellement. L'IFED se donne pour objectif de développer ces activités qui sont encore trop embryonnaires mais qui sont porteuses de changement.
L'Afrique a le devoir de développer ses capacités d'innovation, à partir des réalités de terrain analysées et réfléchies par des gens compétents qui ont le souci de la dynamique économique et sociale. Pour cela un laboratoire d'analyses a été créé à Songhaï pour réaliser sur place les tests et les mesures de base : Songhaï est ainsi un des lieux de l'innovation. Cependant, il est nécessaire, là encore de travailler en réseau ; l'Afrique ne peut pas innover en restant dans son coin. Il est indispensable qu'elle soit en relation avec les autres lieux où dans le monde l'innovation émerge des questions que se posent les praticiens. Songhaï a tout un réseau de relations avec des centres spécialisés à travers le monde (France, Inde, Nigeria, Japon, Etats-Unis?) qu'il consulte pour résoudre ses problèmes de parasites, d'anémies? Internet facilite ces connections où une communauté internationale de chercheurs essaie de faire face aux défis du monde moderne.
Les innovations dont l'Afrique a besoin ne sont pas toujours des inventions extraordinaires, susceptibles d'obtenir le prix Nobel. Elles demandent plus de modestie mais ont des impacts immenses sur la vie des hommes et des femmes des villes et villages d'Afrique. Il s'agit par exemple d'améliorer des outils de jardinage et d'élevage, de trouver des procédés simples pour la conservation et la transformation des mangues ou des oranges, pour la diversification des produits issus du soja, des égreneuses de maïs, des moulins, des batteuses à riz à pédales? C'est là la mission de l'atelier de mécanisation de Songhaï pour être au service de tous les paysans africains qui veulent évoluer. Cet atelier s'est beaucoup développé et exporte même dans les pays voisins comme la Côte d'Ivoire, le Nigéria.
Un autre aspect de l'innovation concerne la vulgarisation. Ce terme n'est pas très beau mais la réalité est fondamentale puisqu'il s'agit en fait de partager des forces, des compétences. Il s'agit à partir d'innovations réfléchies et mises au point dans des conditions privilégiées (laboratoire, atelier de mécanique?) de mettre en place un processus pédagogique - là encore une véritable innovation qui touche la didactique, la sociologie, le respect des personnes - qui permette aux agriculteurs, en particulier les fermiers du mouvement Songhaï, de s'approprier les outils ou les nouveaux savoir-faire et de les appliquer en les ajustant à leur environnement spécifique.
La vulgarisation des innovations est un temps très important dans le processus de développement : il ne s'agit pas d'imposer mais