ce sont ceux qui voient la nécessité de se valoriser. Ils possèdent la force créatrice et l'initiative d'entreprendre cette valorisation mais ils le font au détriment du bien commun et des autres. Ils mettent leur propre profit et intérêt avant tout et réussissent souvent mais à court terme. Ce groupe est voué à l'échec à long terme car il ne trouve plus de ressources pour se développer dans la longue durée et se bloque.
Les solidaires : ce sont les véritables acteurs du développement. Comme les égoïstes, ils voient la nécessité de se valoriser mais ils sont convaincus qu'ils ne peuvent répondre à cette vocation que s'ils respectent le bien commun et que si la plupart des gens autour d'eux ont des conditions de vie digne. En cherchant à se valoriser, ils voient la nécessité et le devoir de créer des conditions favorables pour l'épanouissement et la valorisation des autres.
Seules les visions des solidaires importent pour le développement de l'Afrique mais combien d'Africains solidaires ont de bonnes visions qui ne sont que des rêves, parfois même des cauchemars. Il y a diverses causes à cela : les mauvaises habitudes, le poids des notabilités qui ne veulent rien changer, certains membres de la famille qui ne comprennent pas, les jalousies, les peurs et la violence qu'elles peuvent engendrer.
Dure réalité
Le passage du rêve vers la réalité est toujours difficile : les choses n'arrivent jamais comme elles avaient été prévues et les difficultés émergent, là où on était sûr que tout allait bien se passer. Tel est l'accouchement de la vision.
Un des éléments les plus difficiles dans le développement est la tension permanente entre la vision et l'inconnu de la réalité. Avoir une vision, savoir où on va est la première des choses. Mais la grande difficulté est que la plupart des gens, une fois qu'ils ont élaboré cette vision ou ce projet, pensent qu'ils sont bien partis. Or il y a une grande différence entre tracer sur une carte une route et emprunter cette même route. Le plan ne peut pas réussir sans passer par une crise de vocation ; c'est-à-dire qu'il faut être conscient de ce qui se passe et actualiser ce plan en permanence, le réajuster souvent, car des éléments et des paramètres inconnus et non prévus apparaissent. Et malheureusement, c'est pour cela que beaucoup de gens échouent, car ils se figent derrière leur plan d'action ou projet premier. Chaque leader / chef d'orchestre doit savoir ajuster et reformuler au fur et à mesure sa vision.
Identifier ses éléments et donner des coups de levier au fur et à mesure, est une nécessité pour lui. Si on a la capacité de continuellement faire face à ces paramètres et nouveaux éléments et la capacité de les re-canaliser vers cette vision, on est un véritable agent de développement. Il y a peu de gens dans cette catégorie.
Attention aussi à ne pas « être seulement dans la parole » : c'est tellement plus facile de vivre perpétuellement dans le rêve. On peut faire des projets sur le papier ou dans les discours et croire que c'est déjà là, qu'il n'y a plus qu'un problème de financement qui s'arrangera facilement. Non ! Il faudra batailler dur, se déplacer, relancer, devenir gêneur et relancer sans cesse ceux qui promettent et ne font rien. On frôlera le découragement sans y céder. Le passage à l'acte est toujours difficile ; on gardera le cap de manière tenace, en s'accrochant à la force de la vision qui, si elle est bien définie, bien orientée et réaliste, nous portera en avant et nous fera franchir les obstacles.
Il m'apparaît aussi que même si on est le plus positif des hommes, il est nécessaire d'être toujours en tension avec des adversaires (des gens ou des conceptions). On ne peut jamais négliger les adversaires, les opposants et croire naïvement que tout va bien se passer dans un milieu amical où tout le monde se précipitera pour vous aider. Non hélas, la réalité n'a rien à voir avec ce tableau idyllique. Il y a toujours des jaloux, des rancuniers qui s'ajoutent aux paresseux, aux profiteurs? Et puis il y a la fatigue, le découragement de vous-mêmes, de vos proches, l'incompréhension de la famille ou de vos amis, le doute sur soi-même. Passer à l'acte consiste à anticiper tout cela, à le prendre en compte pour garder le cap et oser partir à l'aventure.
La dynamique Songhaï
Songhaï est mon passage à l'acte à partir d'une vision, une réalisation qui se confronte en grandeur nature avec la réalité. Songhaï est donc le nom donné à ce que je pressentais depuis longtemps et qui pouvait rejoindre les aspirations d'autres personnes, et plus particulièrement de jeunes africains. De fait, si j'ai été l'initiateur, j'ai été surtout le chef d'orchestre d'une équipe dans laquelle la collégialité a été importante, ayant été rejoint dans le projet par des hommes et des femmes de formations et qualifications différentes, mais animés par la même préoccupation : relever le défi d'une Afrique mal-développée.
Songhaï est d'abord un acte de foi dans la valeur du travail agricole et plus généralement dans la revalorisation du travail dans une société qui rêve plus souvent de consommer ce qui est à la mode chez les Européens et d'avoir un emploi de fonctionnaire. Pour que cela devienne une réalité, à mon retour des Etats Unis en 1985, je faisais la demande d'un terrain au gouvernement béninois. Il m'attribua un puis dix hectares de friche à Ouando, en banlieue de Porto-Novo (Bénin). Avec une équipe de six jeunes déscolarisés, je lançais d'abord le défrichage, puis je construisais six bassins piscicoles utilisant une ressource en eau présente sur le site.