L'économie de marché requiert une économie sociale forte pour maintenir le cadre institutionnel dont dépend le fonctionnement efficace du marché. Les économies de marché ne peuvent servir l'intérêt humain (comme levier dans la production des moyens pour vivre) que lorsqu'elles fonctionnent en synergie avec une économie sociale fondée sur des valeurs humaines comme la coopération, la confiance et les obligations mutuelles. Une croissance économique durable ne se produira que lorsqu'une économie sociale procurera l'environnement favorable pour générer les capacités créatives et entrepreneuriales des gens.
Une société économique viable comporte deux composantes :
une composante qui vise l'émergence de nouvelles capacités humaines (savoir, savoir-être, savoir-faire, compétences)
une composante qui assure le développement de cadres institutionnels pour cultiver des modes de comportements appropriés (la culture, le cadre juridique, l'ensemble des valeurs et les aménagements infrastructurels).
Il faut donc une approche sur deux fronts. Dans ce processus, l'Etat a un rôle important à jouer. Il a la responsabilité de fournir un environnement porteur pour que des progrès significatifs puissent avoir lieu. Si un gouvernement est sensible à ses collectivités rurales et si les collectivités rurales constituent une base d'appui sérieuse pour le gouvernement, ce dernier aura à élaborer des politiques donnant des responsabilités à ces collectivités. Il faut agir au niveau de l'Etat et au niveau de la base, du tissu associatif, de toutes ces énergies humaines qui sont disponibles.
Un exemple de cette synergie à rechercher, peut être donné. Augmenter la production agricole pour obtenir plus de nourriture et plus d'argent impliquerait des changements dans les moyens matériels de production, de distribution et de consommation, dans la répartition des ressources et dans la manière dont ces activités sont organisées ; en d'autres termes l'aménagement du territoire amplifie et féconde l'effort des individus et des collectivités. Ainsi, augmenter la production de nourriture voudrait invariablement signifier dépasser ou reculer les contraintes écologiques, biophysiques, sociales, religieuses, techniques infrastructurelles et économiques.
Ces contraintes ne peuvent être reculées que par une information et une formation importantes, un choix correct de stratégies et des incitations qui motiveraient les populations à changer certaines de leurs attitudes ou points de vue. Il importe de créer un cadre institutionnel qui permet d'intégrer les techniques et informations de l'extérieur, créant ainsi des opportunités, et les exploitant en vue de produire plus de nourriture : processus que nous appelons ingénierie sociale et renforcement des capacités humaines.
La potentialité à engendrer ces nouvelles capacités et opportunités humaines est la première attente de ce qui doit découler de l'économie sociale. La seconde attente correspond au cadre institutionnel où la façon de se comporter permettrait de s'organiser mieux et de baisser les coûts de transaction. Dans toute communauté où l'on trouve une tradition forte de travail, d'honnêteté et d'intégrité (ce sont le capital social et organisationnel) les coûts cachés (corruption, négligences?) baissent naturellement et rendent possibles des échanges productifs complexes.
Ce niveau de socialisation favorise la spécialisation qui, comme nous le savons, augmente la marge bénéficiaire. Cette communauté sera ensuite dans une meilleure position pour saisir les opportunités au fur et à mesure qu'elles émergent, c'est-à-dire qu'elle a la capacité de créer la richesse continuellement.
Le chemin le plus réaliste pour aborder le problème de la sécurité alimentaire est donc d'aider les communautés pauvres à développer des structures sociales et des capacités pour des échanges et activités efficients. Une société est en crise lorsqu'elle n'est plus capable de générer en son sein des forces humaines (sociales, organisationnelles et techniques) pour sans cesse prendre en compte ses besoins et désirs.
Cette vision que je propose est bien évidemment opposée aux projets de court terme sans intégration dans des perspectives de long terme. Ce type de « coups » est nuisible, dangereux et doit être arrêté. La notion de « projet » elle-même est mauvaise si elle désigne des actions sans lendemain, n'étant mises en ?uvre que pour la gloire d'un mécène étranger ou d'un leader local en mal de démagogie. Cela détruit le vrai développement. Malheureusement, beaucoup de ces « projets » ne sont que des pièges d'argent et ne profitent qu'à leurs gérants, leurs initiateurs et les gens qui les entourent.
Devenir acteurs et actrices
Ce vrai développement passe par la prise de responsabilité des acteurs, par leur émergence en s'organisant en communautés et en construisant à travers leurs relations, la société civile. C'est cette dynamique sociale qui pourra entraîner le développement économique. Il est donc urgent de promouvoir l'émergence d'une société civile en Afrique, d'un ensemble d'acteurs animés par un vouloir-vivre nouveau : c'est alors que nous trouverons les stimulants ou les raisons (intellectuelles, morales et sociales) de construire une structure comportementale ou un cadre institutionnel qui permettrait de rassembler nos énergies et nos efforts dans des programmes socio-économiques viables.
Il s'agit de créer un foisonnement moral, propice à l'émergence d'une nouvelle Afrique, sans complexes (comme celui d'imiter aveuglément l'Europe ou les USA ou de se plaindre continuellement du néocolonialisme). Nous devons