inspirateurs fraternels : Dominique de Guzman, Louis Joseph Lebret? Nous avons besoin de maîtres, non pas pour les répéter servilement mais pour puiser en eux des forces nous rendant capables d'affronter le futur. Un vrai maître ne dit pas ce qu'il faut faire mais nous offre son exemple ; un ancêtre nous transmet sa force pour que dans toutes les situations inédites, nous puissions trouver des solutions nouvelles efficaces. Mes grands anciens m'ont donné la passion de la solidarité ; c'est un trésor que je me dois de faire fructifier.


En effet, Songhaï n'aurait pas existé s'il n'y avait pas eu dans ma vie Dominique de Guzman, le fondateur de l'ordre des prêcheurs (ceux qu'on appelle les dominicains) au XIII° siècle. Dominique s'est démarqué des courants religieux en vogue à l'époque. Il voyait la société en train de mourir au niveau spirituel, organisationnel, social, une société en crise, une Eglise corrompue?Il a cherché les valeurs qui pouvaient aider la société à changer. Voyant que l'une des raisons de la décadence de la société venait de l'ignorance, il envoie ses frères en formation, à l'université. Il ne voit pas les études comme une fin en soi, mais comme un outil pour répondre aux besoins et aux défis de la société qui émerge hors du monde féodal.


Dans cet esprit, il s'ouvre aux autres, au monde et fonde l'ordre des prêcheurs (hommes et femmes) harmonisant aussi bien la vie monastique que la vie apostolique, convaincu que le seul cadre monastique n'était plus adapté car l'évangile est trop dynamique pour être enfermé. Il veut aller vers les gens ; il fait confiance à la capacité de l'homme d'être digne et est convaincu que ce n'est pas la nature qui va le corrompre, d'où son ouverture de la vie religieuse au monde.


Saint Dominique, comme le Christ, montre une nouvelle façon d'exprimer l'évangile ; trouver une nouvelle forme d'organisation pour répondre aux exigences de la société en se basant sur les possibilités offertes par l'annonce de la Bonne Nouvelle.


Saint Dominique a offert son chemin à une multitude d'hommes et de femmes : des religieuses cloîtrées, des religieuses apostoliques, des frères religieux, mais aussi des laïcs (les fraternités dominicaines). Ce chemin est celui de la vérité ; il importe d'accepter de faire la vérité en soi, autour de soi, dans la société ? même si cela est risqué. Pour avancer vers la vérité l'étude est indispensable : la Bible, la théologie, la morale mais aussi les sciences humaines et physiques. Ce chemin est aussi celui de la liberté car la vérité rend libre, sans peur des « gris-gris », sans peur des manipulateurs de mensonges et de calomnies. J'ai parfois été blessé, fatigué, déçu ? mais j'ai encore la conviction que le chemin de conversion ouvert par Dominique, donne une grande force.


La liberté qu'offre Saint Dominique et qui se vit par un idéal démocratique ne conduit pas à l'individualisme mais à une vie fraternelle : un partage souvent rude des expériences et des recherches, des amitiés, des moments de joie... et un désir d'aller plus loin que les limites et les défauts de chacun.


Saint Dominique intègre tout cela dans la vie religieuse, mais cette dernière à des racines encore plus radicales : celles que donnent la vie contemplative et la prière. Il n'y a pas d'actions réellement efficaces - au-delà des apparences mondaines - qui ne trouvent leurs racines dans la dimension spirituelle. Il n'y a pas d'hommes d'action qui durent et qui posent des gestes véritablement au service des autres qui ne trouvent leur force dans cet espace. Songhaï ne s'est jamais voulu un projet confessionnel, mais il ne pourrait pas exister si à sa base il n'y avait, souvent dans le secret, une vie de prière.


Parmi les frères dominicains, il y en a un auquel Songhaï est redevable plus que tous les autres : il s'agit de Louis Joseph Lebret, le fondateur d'Economie et Humanisme. LJ Lebret dans les années 1930 a découvert la pauvreté des régions maritimes de la France et plutôt que de faire des discours « engagés » sur la pauvreté, il s'est engagé à la fois dans l'action syndicale, dans la formation économique et le développement d'une conscience solidaire. Il a formé des leaders qui ont transformé le monde de la pêche.


Lebret en créant « Economie et Humanisme » en 1942 à Lyon, en France, a formé des hommes et des femmes ayant « des entrailles de miséricorde » c'est-à-dire des passionnés pour le devenir de leur pays et pour la lutte contre la pauvreté et l'exclusion. Par des méthodes nouvelles d'enquête, par une analyse systémique des réalités sociales et économiques, par une réflexion spirituelle ouverte aux réalités du monde, LJ Lebret a lancé un mouvement où l'économie est au service du développement humain, au service d'un développement intégral des territoires et des populations.


LJ Lebret a mis en évidence la place fondamentale de l'économie pour le changement social sans être marxiste. L'économie est un adjuvant pour réaliser la justice, le bien commun, la montée humaine. L'économie s'articule aux autres aspects de la vie (culture, éthique..) pour créer la dynamique sociale. LJ Lebret pose ainsi la question des finalités sociales, la question du sens de la vie individuelle et sociale.


L'action de LJ Lebret a été importante en France et en Europe, mais aussi dans d'autres pays du monde où il a été appelé comme expert pour la mise au point de plans de développement tant en Amérique latine (en particulier en Colombie, au Brésil?) qu'en Afrique et au Moyen Orient (Liban). En Afrique, l'engagement de LJ Lebret a été spécialement important au Sénégal (à partir de 1959), mais il fera aussi des missions au Bénin et au Rwanda, et formera de nombreux cadres politiques et religieux africains. L'action au Sénégal ira très loin : planification, animation, création de coopératives? et ne sera arrêtée qu'à cause des conflits entre Mamadou Dia (avec qui collabore Lebret) et L. Senghor. LJ Lebret sera aussi un de ceux qui ont alerté les occidentaux sur leur responsabilité en matière de sous-développement, et fondé spirituellement et théologiquement la nécessité d'être solidaires avec l'avenir des pays du Sud.