Comme le dit un proverbe bantou : « je préfère me quereller avec mes frères plutôt que de voir la maison de mon père s'écrouler».


Mon leitmotiv a toujours été : laissons la distraction, faisons la discipline. Cette philosophie n'a pas toujours été comprise des gens qui étaient autour de moi. Au début de Songhaï, j'ai commencé à travailler avec des gens qui quelques temps après, se sont séparés de moi. Je recevais des convocations par-ci, par-là, au tribunal, au commissariat? La réalité était que les gens ne voulaient pas travailler et qu'ils cherchaient à profiter. Quand ils avaient appris qu'il y avait un « projet », ils étaient accourus pensant pouvoir détourner facilement, mais dès qu'ils ont découvert qu'il n'y avait à Songhaï aucun butin à partager mais un travail à faire en commun, ils se sont détachés et ont commencé par discréditer Songhaï dans la rue. Il a fallu se bagarrer contre ces gens, les sanctionner.


La meilleure façon de dire à quelqu'un qu'on le respecte et qu'on prend au sérieux ses actes, c'est de le sanctionner : positivement quand il a bien agi (promotion, augmentation de salaire, félicitations?) et négativement quand il a mal fait (licenciement, blâme..). Rester indifférent pour ne pas avoir à sanctionner - et parfois à s'opposer -, c'est refuser de créditer l'autre de sa capacité à poser des gestes responsables, c'est l'infantiliser. La démagogie est une maladie mortelle pour l'Afrique.


Pour moi et ceux que j'aime, non seulement je refuse la médiocrité mais également, je n'accepte pas qu'on rejette la responsabilité sur autrui, qu'on dise : « c'est la faute de mes parents, des amis, du contexte, de l'histoire, de la politique?» car dans toute la vie «  c'est moi qui suis au volant, je suis responsable ; l'autre peut m'aider, me freiner, me donner des coups de pouce? mais je reste responsable ». En définitive, c'est l'Homme qui décide seul, qui avance par sa force et les stimuli extérieurs ; le choix final lui revient. Il digère tout pour sa propre construction, c'est cela la pro-activité : c'est moi-même qui décide ayant digéré tous les coups positifs ou négatifs qui m'arrivent. Si je reçois des coups négatifs, cela peut me freiner dans mon élan, mais je n'ai pas le droit d'échouer ou de rejeter la responsabilité sur autrui. Le résultat peut avoir n'importe quelle couleur. Finalement, c'est moi qui l'induis.


Une comparaison avec la nature peut éclairer ces propos. En tant que « moi », avec des informations, un environnement social, des gènes, un contexte, je n'ai pas d'excuse si j'échoue. Ma liberté en tant qu'Homme m'oblige à faire une absorption sélective et à digérer tous les éléments de l'environnement pour me produire dans le sens de la dignité. Il en est de même pour les plantes, un papayer, un manguier? Un papayer et un manguier peuvent partager le même sol, ils produiront des fruits différents. Le papayer est « obligé » de produire des papayes à cause de sa « papayétude », il fait une absorption sélective des éléments qui peuvent l'aider à remplir sa mission et il en est de même pour la mangue, à cause de sa « manguiétude ».


Et nous, par notre état d'Homme, nous sommes contraints de produire un Homme, une société digne et nous n'avons pas d'excuse si nous ne le faisons pas ou si nous le faisons mal, confondant paresse, mensonge et médiocrité avec l'inéluctabilité et la situation défavorisée de l'Afrique.


Hommes et femmes debout


Il n'y aura pas de vrai développement si on ne repart pas de cette conscience de soi, car c'est à partir d'une mobilisation personnelle et collective que tout peut se faire. Et c'est fort de cette réalité que je suis revenu en Afrique pour fonder Songhaï. L'Afrique a besoin aujourd'hui de l'Homme debout, qui a une vision, un projet personnel et collectif, qui peut s'investir, réunir les moyens pour entamer ce processus de développement difficile.


A Songhaï, nous voulons réparer cette situation morbide qui fait douter l'Afrique d'elle-même, non pas à travers de beaux discours, mais en développant une culture de succès. Les ateliers mis en place ainsi que le système de production agro-alimentaire sont destinés d'abord à asseoir cette mentalité de confiance en soi pour entraîner cette nécessaire conversion vers la vie et le changement.


Les exemples des effets négatifs des doutes, quant à sa capacité d'agir, sont nombreux. Prenons quelques histoires significatives :

- Au moment où nous avons commencé l'élevage des cailles, il existait de grandes sociétés au Bénin, qui faisaient également cet élevage ; elles disposaient de grands moyens, mais les résultats étaient catastrophiques. Elles ont eu du mal à accepter de voir que le petit Songhaï de l'époque réussisse dans l'élevage des cailles. Cette réussite n'est pas tombée du ciel, mais s'est réalisée grâce à l'ardeur, la vigilance, la discipline érigées à Songhaï. Aujourd'hui, le système et les techniques de production sont maîtrisés et reproductibles partout même par des petits agriculteurs. Les jeunes formés à ces techniques sont devenus des références dans leur milieu, par leur ardeur au travail, leur discipline et leur détermination.


- La présence de Songhaï à Tchi-Ahomadégbé à partir de 1989 - communauté rurale très reculée où les gens préféraient gagner de l'argent facilement en se faisant embaucher comme gardien de nuit ou dans d'autres petits jobs à Cotonou -, a entraîné en une dizaine d'années d'efforts et de persévérance de part et d'autre, un grand réveil des populations, qui disposaient d'énormes potentialités naturelles, une terre bien fertile pour l'agriculture et de l'eau en permanence pour les activités de pêche et de riziculture. Les jeunes de ce village préféraient aller en ville se faire un peu d'argent plutôt que de pratiquer des activités agricoles qui semblaient être dures pour eux. Il a fallu que Songhaï soit présent pour donner aux jeunes de ce village une « culture du travail ». Aujourd'hui, les coopérateurs uniquement composés des jeunes du village, sont cités comme exemples dans la région. Le village