A partir de cette guerre où nous avions tout perdu dans la partie Est du Nigeria, j'ai découvert la fragilité de l'Homme à travers la mort de mes compatriotes et de bon nombre de copains du même âge que moi. J'ai commencé à me questionner sur l'au-delà, sur une nouvelle dimension que j'avais en tant que chrétien, mais que je n'avais pas forcément développée. J'ai éprouvé un besoin de recherche spirituelle, de vie communautaire pour se serrer les coudes, car j'ai compris que l'Homme peut vite partir et la mort régner en maître absolu. C'était le déclic à la fois pour devenir religieux dominicain et pour ne pas séparer engagement spirituel et engagement pour le développement. Je rentrais au noviciat dominicain au Nigeria, puis après mes études cléricales, je devins prêtre. Plus tard, je devais quitter la province de Chicago pour celle de Lyon (maintenant province de France, dont je suis toujours membre) plus conforme à mon idéal.
A la fin des années 70, je pars aux USA continuer mes études en informatique. A cette époque seule une petite minorité entrait dans cette culture moderne ; la force de l'informatique commençait et j'ai étudié l'électronique, le système numérique etc. Je commence à sentir que c'est un autre monde qui naît ; personne ne le connaît bien car c'est une nouveauté même en Californie. J'ajoute des études de microbiologie et de biochimie sans en savoir à l'époque, l'importance ; j'avais vu les possibilités de la biologie, alors je décidais de m'équiper ! Ce parcours bizarre me sera plus tard d'un grand secours mais je ne le savais pas encore.
En 1982-1983, c'est le choc des images de la crise en Ethiopie (grave sécheresse, famine?) et c'est un nouveau déclic dans ma vie : « que puis-je faire pour mon continent d'origine ? ». J'ai alors pris mon bâton de pèlerin pour revenir en Afrique, après avoir travaillé aux USA comme professeur d'université en électronique / informatique, une dizaine d'années. J'ai décidé d'aider mes frères à retrouver cette dignité de l'Afrique qui était bafouée. Au départ personne n'y croyait, même les religieux de mon Ordre, mes parents et amis. Mais j'avais la conviction que demain serait différent, parce que Dieu était avec nous et que l'injustice pouvait être repoussée.
Ces brefs flashes de mon histoire me font retrouver ce qui me fait exister en vérité : l'amour de mes racines multiples et bien profondes, le choc face aux menaces qui pèsent sur l'Afrique, le courage de faire changer, avec l'aide d'autres, le cours de l'histoire quand elle suit la pente du mal. Mon histoire est bien une histoire liée à celle d'une multitude d'humains, celle qui vit et vibre sur le sol africain, et celle-là, je l'aime dans le plus intime de mon être !
On ne peut pas agir en profondeur et efficacement si on n'aime pas ; ceci est une leçon pour les experts venant d'ailleurs qui ne font que passer, qui vont de dossier en dossier avec un regard distancié, sans s'impliquer dans des relations humaines fortes ou sans risquer quelque chose d'eux-mêmes dans le pays où ils travaillent. Sans cette accroche vitale, on ne peut pas imaginer de bonnes solutions ou de bonnes stratégies. Avoir à perdre quelque chose, permet de donner le meilleur de soi.
Histoire d'amour
L'amour n'est pas synonyme de naïveté, d'angélisme ou de sourire béat devant tout ce qui existe ; il n'est pas bêtement bénisseur. L'amour vrai est exigeant et critique : il ne se nourrit pas de faux- semblants, de gentillesse apparente et de politesses mondaines. Il veut une relation vraie avec un autre qui existe en vérité. L'amour ne peut exister qu'après la mise en déroute du mensonge, du désir de faire plaisir en répondant ou en se comportant comme on croit que l'autre aime, de l'abdication de sa propre originalité et personnalité au profit du mimétisme.
Il s'agit d'aimer jusqu'à se scandaliser des impasses dans lesquelles est mise une partie de l'humanité, d'aimer jusqu'à chercher à relever les défis. Non pas parce qu'on est le messie ou un surhomme, mais simplement un passionné par l'aventure humaine, un humain. La passion est à la fois un amour fou et une douleur. Aimer passionnément consiste donc à dénoncer ce qui ne va pas et fait mal, même si cela est risqué et à s'émerveiller pour tout ce qui va bien, ce qui a fait naître la vie où cela semblait impossible. Sans passion, on n'arrive à rien. Les cyniques côtoient les paresseux et les mous, les abstentionnistes et les blasés, dans cette résignation qui accepte si facilement les injustices et la misère.
L'aventure Songhaï, comme toutes les vraies expériences de développement, commence par une passion pour l'Afrique contre le dénigrement systématique de ce qui existe ou se cherche, en prenant en compte les potentiels de richesses, les savoir-faire, les bons et les mauvais côtés de l'Afrique. Il faut aimer ce continent si on en est fils ou fille, sans honte, avec une joie forte comme la vie qui nous inonde. Les couleurs, les odeurs, les paysages de l'Afrique, nos forêts et nos savanes sont notre héritage, une richesse immense dont nous devons être fiers. La fierté est une vertu là où la vanité n'est qu'un travers négatif. Si la vanité est stupide et néfaste, le fait d'aimer et de croire en soi et dans la force de ses frères est une valeur qu'il importe de cultiver.
Retour sur ma vie, non seulement au moment de mon retour des USA, mais sur celle de tous les matins quand je me lève. J'aime me lever tôt pour voir ce que la nuit à fait naître à Songhaï ou dans les autres lieux où je vis, ce qu'elle a renouvelé ou fait apparaître de moins bien. J'aime voir les plantations et les animaux, l'affirmation de la vie. J'aime aussi découvrir les effets positifs du travail bien fait, voir des gens réussir. S'il n'y a pas de plaisir dans l'aventure du développement, cela ne tiendra pas et tournera au bureaucratisme, au travail de l'expert froid et indifférent. La solidarité est une vertu chaude.
Passion non seulement pour la terre africaine, mais surtout pour les Africains et les Africaines, pour leurs histoires, pour leur sens de la vie et de la joie, pour leur dignité et leur retenue face au malheur, pour la beauté des corps et la ténacité. Passion pour le courage et la force intérieure de mes frères et s?urs, pour ma famille, mon clan, mon peuple face aux contraintes