faut favoriser la pleine émergence. C'est mettre en ?uvre une espérance, non pas un vain espoir naïf mais une conviction solidement construite sur des réalités en mouvement.
Ce temps du regard est le temps de l'analyse et aussi le temps de l'appropriation? Il ne doit pas être trop court pour ne pas être caricaturant comme l'est souvent l'expert parachuté. Il doit être au rythme de la réalité et être un temps pour sentir et comprendre, pour découvrir et se sentir lié au devenir d'un peuple, d'une région, d'un pays. C'est le temps des racines et celui du réveil, d'une maturation qui ne se scléroserait pas en habitude. Songhaï qui va être décrit dans les pages qui suivent, a quinze ans : le temps adéquat pour commencer à être porteur d'expérience capitalisable et partageable, pour commencer à offrir à ceux qui veulent une autre Afrique, un changement de paradigme pour le développement.
Voir est un premier temps, aimer est son corollaire. Voir et aimer se fertilisent mutuellement. Contrairement à ce qu'on dit, l'amour ne rend pas aveugle : il aiguise les regards et fait voir des choses que l'indifférent ne peut pas percevoir. Aimer, c'est s'identifier avec l'autre, se compléter avec l'autre, se valoriser en valorisant l'autre. A celui qui sait aimer, sont révélés les grands secrets : celui des corps, celui des âmes, celui des dieux et de Dieu. Si un changement doit s'opérer, il doit commencer par le c?ur. Le c?ur est la piste de décollage d'un vrai projet de développement.
La préoccupation pour le développement, le sens de la solidarité avec ceux qui n'ont pas de ressource commence par un acte d'amour, d'amitié : le c?ur stimule et éveille la tête. Tout commence en fait par un amour qui devient peu à peu une passion, un engagement radical, une préoccupation de tous les temps? qui pousse à changer sa vie. C'est le fondement de la Solidarité.
Histoire particulière
Avec du recul je peux raconter ma vie, non pas qu'elle soit un modèle, mais parce que d'autres pourraient y trouver des éléments de réconfort et de soutien.
Ma vie, qui commence en 1949, est marquée par le fait de se battre, de partir de rien et de s'en sortir malgré les difficultés. Mon envie de me battre et d'entraîner les autres n'est pas tombée du ciel ; elle résulte d'un long cheminement et enracinement dans l'Afrique et son histoire.
Tout d'abord mes arrière-grands-parents reviennent s'installer en Afrique, à l'est du Nigeria, suite à l'esclavage où ils ont connu la souffrance physique et morale ; ils ne savent pas d'où ils sont. Ils bâtissent tout à partir de rien et transmettent ces valeurs de force intérieure à leurs enfants et aux générations suivantes. J'ose ajouter que c'est une chance pour mes ancêtres d'être retournés vers la culture Ibo, marquée par le courage, la force, le sens de la communauté et de la responsabilité individuelle... Tout cela produit une ambiance, un cadre porteur, favorisant la progression, le développement de soi et des autres et donne l'envie de se battre, de ne pas se résigner.
Ce retour de mes arrière-grands-parents, dans un lieu qui n'était pas forcément le leur à l'origine, donne à mon appartenance africaine une dimension continentale. J'ai acquis une vision différente, ni nationale, ni ethnique, mais large. Cela m'a appris à ne pas être coincé dans une ethnie et ses revendications partisanes ; cette dimension continentale me donne la liberté et la passion d'avancer toujours plus loin.
Plus tard, mon père prend la route dans l'autre sens, vers l'occident. Il se débrouille, monte ses affaires en partant de rien, entre les trois continents (Afrique, Europe, Amérique du Nord). Dans ma famille, afin d'aider chacun à prendre réellement son identité, le nom de famille ne passe pas forcément d'une génération à l'autre : chaque fils reprend son nom donné à la naissance comme nom de famille.
C'est un symbole très fort, que l'on nous a ainsi enseigné : ne pas se servir de son nom et de ce que les ancêtres ont fait pour avancer, mais se battre chacun avec le bagage intérieur qu'on a reçu ; se construire soi-même (tout en gardant l'appui de ses proches). Mes parents nous ont toujours formés - mes frères, mes soeurs et moi-même - dans ce sens : se débrouiller, fouiller en soi, chercher, oser aller sur des chemins originaux malgré la peur ou le doute.
J'ai aussi été touché très tôt par le mépris envers l'Homme africain, ce qui déclenchait en moi une véritable haine. Je pris la résolution très jeune de participer à changer cette image de l'Afrique qu'on méprise et humilie.
Au moment de la guerre du Biafra qui a sévi, tout le monde s'en souvient, en plein dans tout l'est du Nigéria entre 1967 et 1969, j'étais jeune et participais à des groupes de jeunes organisés pour porter secours aux blessés. J'ai été profondément traumatisé. Le monde entier a vu ces images horribles dans lesquelles nous, nous vivions : enfants malnutris, populations décimées, violence, jeux politiques internationaux ignorant la réalité des populations, domination occidentale? J'en suis sorti révolté et profondément désireux d'être un acteur de changement pour qu'une telle tragédie ne se reproduise plus jamais.