PREFACE




Lorsque le CCFD rencontre la toute petite équipe de Songhaï, en 1987, elle venait de se lancer dans une entreprise bien ordinaire en apparence : développer une ferme agricole utilisant toutes les ressources de son environnement et former techniquement des jeunes dans cette perspective. Ce n'est certes pas la première expérience de ce genre, mais l'ambition d'insuffler aux garçons et aux filles venus suivre la formation, l'énergie et la volonté de rester constamment des chercheurs de leur propre développement et de celui du pays, fait clairement la différence.

Le CCFD ne pouvait que se reconnaître dans cette conviction : le développement des pays du Sud repose sur le ferment humain, la motivation et l'imagination. En lançant ce slogan : « l'engagement pour le meilleur », Songhaï plaçait très haut sa promesse. Savait-il qu'elle l'amènerait au début du millénaire à ce réseau croissant de plus de 500 jeunes fermiers installés, à ces trois grands centres de formation et de production, à la création de dizaines de machines agricoles, à l'ouverture de plusieurs cyber-centres à travers le pays et que son exemple accèderait à une telle réputation internationale ? Surtout au-delà des chiffres et des faits, Songhaï a donné matière à l'espoir et offert une vision pour l'Afrique : la création d'une génération exceptionnellement volontaire et innovante de jeunes entrepreneurs agricoles sera un des piliers du développement pour le continent.


Car il est une donnée importante à garder à l'esprit : certes 70 % de la population d'Afrique de l'Ouest travaille dans l'agriculture, mais elle ne contribue qu'à 30 % du PIB et malgré la faveur d'un climat tropical humide dans les pays côtiers, elle ne joue guère le rôle de locomotive économique dont elle a pourtant le potentiel. Si le secteur des cultures d'exportation (café, cacao, coton, palmiers à huile) est relativement organisé et soutenu, s'il a fait la fortune d'un certain nombre de planteurs, celui des cultures vivrières (maïs, mil, sorgho, riz, haricot) auquel se consacre la majorité des paysans est livré à lui-même, avec des modes d'exploitation archaïques et peu productifs. La terre travaillée à la daba (la petite pioche des paysans) ne donne aux familles qui en dépendent que de quoi se nourrir. Sans capital, sans amélioration des techniques, incapables d'épargner, elles sont enfermées dans un cycle de pauvreté. Seuls les commerçants qui disposer de l'organisation et des moyens nécessaires pour écouler leurs surplus de production éventuels tirent bénéfice de leur travail. Le rapport de force est très inégal avec les paysans, qui vivent enclavés, et ne connaissent pas d'autres marchés que celui de la ville la plus proche. En cas de besoin durant la période de soudure, il leur faut souvent vendre leur récolte sur pied, dans l'urgence, à des prix dérisoires.


Aujourd'hui ce système tend à évoluer. C'est une réalité qui répond à une nécessité, voire une urgence. D'une part, la quantité de terres disponibles ne répond plus globalement à l'accroissement de population et il est nécessaire de passer à des modes de culture plus intensifs. D'autre part, une utilisation anarchique de la terre et des cycles pluviométriques irréguliers, ont entraîné un appauvrissement des sols rendant nécessaires l'emploi de techniques nouvelles pour retrouver de meilleurs niveaux de production. Par ailleurs, l'attraction d'un mode de vie occidentalisé domine chez les jeunes agriculteurs qui souhaitent tirer davantage de la terre que leurs parents, en clair, ils veulent échanger leur production contre des biens de consommation. La croissance des villes, qu'il faut pourvoir en produits alimentaires, et l'internationalisation des échanges (en dépit de la forte concurrence des importations) en créant justement le marché qui permet à la nouvelle génération de concrétiser leurs aspirations, contribuent à faire évoluer le statut de l'agriculture dans la société béninoise et africaine.


La condition de paysan, longtemps méprisée par les jeunes qui plaçaient tous leurs espoirs dans la ville, tente de nouveau les nouvelles générations déçues par la médiocrité des chances offertes par des centres urbains saturés. Pour autant, ils n'entendent pas non plus « survivre » comme leurs parents mais veulent exercer un vrai métier d'agriculteur. Cette tendance ne peut aller qu'en s'accentuant si l'on en juge par les perspectives démographiques des pays de l'Afrique côtière. Un doublement de la population est en effet prévu dans les vingt ans. Alors qu'aujourd'hui X jeunes cherchent chaque année à entrer sur le marché du travail, ils seront Y en 2020. Or le secteur public se réduit, l'industrie est quasiment inexistante, le secteur des petites entreprises quoique dynamique, se heurte à l'étroitesse du marché et à la concurrence des produits étrangers, et n'absorbe en réalité qu'une légère partie des demandeurs d'emplois. En revanche, le besoin en production alimentaire ne cesse de croître avec la population. L'agriculture pourrait donc bien devenir le gisement d'emplois le plus prometteur.


Pour faire face à l'accroissement de la demande alimentaire, il faut trouver les moyens d'augmenter et de diversifier les productions tout en résistant à la concurrence internationale, améliorer la commercialisation, inventer les moyens technologiques adaptés aux ressources des pays africains et former les hommes et les femmes qui procéderont à cette révolution. C'est dans cette perspective que s'inscrit le pari de Songhaï. Mais pour y parvenir, quand tant de projets ont échoué, il était nécessaire de prendre conscience des mutations et des contradictions auxquels se heurte