PREFACE




Lorsque le CCFD rencontre la toute petite équipe de Songhaï, en 1987, elle venait de se lancer dans une entreprise bien ordinaire en apparence : développer une ferme agricole utilisant toutes les ressources de son environnement et former techniquement des jeunes dans cette perspective. Ce n'est certes pas la première expérience de ce genre, mais l'ambition d'insuffler aux garçons et aux filles venus suivre la formation, l'énergie et la volonté de rester constamment des chercheurs de leur propre développement et de celui du pays, fait clairement la différence.

Le CCFD ne pouvait que se reconnaître dans cette conviction : le développement des pays du Sud repose sur le ferment humain, la motivation et l'imagination. En lançant ce slogan : « l'engagement pour le meilleur », Songhaï plaçait très haut sa promesse. Savait-il qu'elle l'amènerait au début du millénaire à ce réseau croissant de plus de 500 jeunes fermiers installés, à ces trois grands centres de formation et de production, à la création de dizaines de machines agricoles, à l'ouverture de plusieurs cyber-centres à travers le pays et que son exemple accèderait à une telle réputation internationale ? Surtout au-delà des chiffres et des faits, Songhaï a donné matière à l'espoir et offert une vision pour l'Afrique : la création d'une génération exceptionnellement volontaire et innovante de jeunes entrepreneurs agricoles sera un des piliers du développement pour le continent.


Car il est une donnée importante à garder à l'esprit : certes 70 % de la population d'Afrique de l'Ouest travaille dans l'agriculture, mais elle ne contribue qu'à 30 % du PIB et malgré la faveur d'un climat tropical humide dans les pays côtiers, elle ne joue guère le rôle de locomotive économique dont elle a pourtant le potentiel. Si le secteur des cultures d'exportation (café, cacao, coton, palmiers à huile) est relativement organisé et soutenu, s'il a fait la fortune d'un certain nombre de planteurs, celui des cultures vivrières (maïs, mil, sorgho, riz, haricot) auquel se consacre la majorité des paysans est livré à lui-même, avec des modes d'exploitation archaïques et peu productifs. La terre travaillée à la daba (la petite pioche des paysans) ne donne aux familles qui en dépendent que de quoi se nourrir. Sans capital, sans amélioration des techniques, incapables d'épargner, elles sont enfermées dans un cycle de pauvreté. Seuls les commerçants qui disposer de l'organisation et des moyens nécessaires pour écouler leurs surplus de production éventuels tirent bénéfice de leur travail. Le rapport de force est très inégal avec les paysans, qui vivent enclavés, et ne connaissent pas d'autres marchés que celui de la ville la plus proche. En cas de besoin durant la période de soudure, il leur faut souvent vendre leur récolte sur pied, dans l'urgence, à des prix dérisoires.


Aujourd'hui ce système tend à évoluer. C'est une réalité qui répond à une nécessité, voire une urgence. D'une part, la quantité de terres disponibles ne répond plus globalement à l'accroissement de population et il est nécessaire de passer à des modes de culture plus intensifs. D'autre part, une utilisation anarchique de la terre et des cycles pluviométriques irréguliers, ont entraîné un appauvrissement des sols rendant nécessaires l'emploi de techniques nouvelles pour retrouver de meilleurs niveaux de production. Par ailleurs, l'attraction d'un mode de vie occidentalisé domine chez les jeunes agriculteurs qui souhaitent tirer davantage de la terre que leurs parents, en clair, ils veulent échanger leur production contre des biens de consommation. La croissance des villes, qu'il faut pourvoir en produits alimentaires, et l'internationalisation des échanges (en dépit de la forte concurrence des importations) en créant justement le marché qui permet à la nouvelle génération de concrétiser leurs aspirations, contribuent à faire évoluer le statut de l'agriculture dans la société béninoise et africaine.


La condition de paysan, longtemps méprisée par les jeunes qui plaçaient tous leurs espoirs dans la ville, tente de nouveau les nouvelles générations déçues par la médiocrité des chances offertes par des centres urbains saturés. Pour autant, ils n'entendent pas non plus « survivre » comme leurs parents mais veulent exercer un vrai métier d'agriculteur. Cette tendance ne peut aller qu'en s'accentuant si l'on en juge par les perspectives démographiques des pays de l'Afrique côtière. Un doublement de la population est en effet prévu dans les vingt ans. Alors qu'aujourd'hui X jeunes cherchent chaque année à entrer sur le marché du travail, ils seront Y en 2020. Or le secteur public se réduit, l'industrie est quasiment inexistante, le secteur des petites entreprises quoique dynamique, se heurte à l'étroitesse du marché et à la concurrence des produits étrangers, et n'absorbe en réalité qu'une légère partie des demandeurs d'emplois. En revanche, le besoin en production alimentaire ne cesse de croître avec la population. L'agriculture pourrait donc bien devenir le gisement d'emplois le plus prometteur.


Pour faire face à l'accroissement de la demande alimentaire, il faut trouver les moyens d'augmenter et de diversifier les productions tout en résistant à la concurrence internationale, améliorer la commercialisation, inventer les moyens technologiques adaptés aux ressources des pays africains et former les hommes et les femmes qui procéderont à cette révolution. C'est dans cette perspective que s'inscrit le pari de Songhaï. Mais pour y parvenir, quand tant de projets ont échoué, il était nécessaire de prendre conscience des mutations et des contradictions auxquels se heurte l'homme africain pris entre les feux de sa culture traditionnelle et de l'influence du monde occidental, soumis à des crises économiques et politiques, confronté à l'éclatement des structures sociales classiques, vivant l'évolution du droit coutumier au droit moderne et subissant la pression de la mondialisation? Etre citoyen en Afrique, être un Homme debout suppose un travail de synthèse exceptionnel !

C'est pourquoi Songhaï à chaque étape n'a cessé de se remettre en question et de lancer de nouveaux ateliers ou de nouvelles expériences : ouverture du service de suivi des élèves installés, ouverture d'un troisième cycle de formation pour ceux qui veulent approfondir la notion d'entreprenariat ou explorer le développement personnel, ouverture des nouveaux centres de production pour intensifier la recherche purement agricole, développement de chantiers de travail sur le marketing, le commerce, le transport, mise en réseau des élèves installés, réflexion sur le lien entre les jeunes installés et leur communauté d'implantation? C'est cette aventure collective, totalement ancrée dans les réalités africaines d'aujourd'hui, que relate cet ouvrage.

Pour le CCFD, né de l'intuition que la lutte contre la faim ne pouvait s'inscrire que dans la perspective d'une libération qui a pour nom le développement, Songhaï est projet emblématique. Il est la démonstration qu'il n'est de richesse que d'Hommes, en Afrique comme ailleurs ; que désespérer de l'Afrique n'est que le prétexte à la démission et au repli sur soi. Ce continent recèle d'un potentiel humain qui constitue son meilleur gage d'avenir, pour peu qu'on soit solidaire des démarches qui lui permettent de se construire et de s'exprimer. Ce ne sont ni des micro-réalisations sans portée, ni de l'entretien d'une relation d'assistance et donc de dépendance dont l'Afrique a besoin, encore moins de la tutelle de cadres blancs. Les maîtres mots d'une relation de partenariat telle que le CCFD les institue dans son travail quotidien sont solidarité, écoute, confiance, réciprocité, autonomie. À cet égard, Songhaï est l'exemple d'une réussite que nous sommes heureux de voir portée à la connaissance du public à travers ce livre.




Xavier Lamblin

Président du CCFD

(Comité Catholique contre la

Faim et pour le Développement)
































INTRODUCTION



1985-2000. Cela fait 15 ans que Songhaï existe :  au début, un centre de formation pour jeunes déscolarisés du Bénin ; maintenant un Réseau national de fermiers, des centres de formation répartis sur le pays et au-delà, des filières de production, un système de crédit, des centres informatiques, un centre de réhabilitation environnemental? et une certaine philosophie du développement.


En 15 ans, j'ai vieilli ; un sacrifice physique énorme au niveau santé a été nécessaire car j'ai longtemps joué dans ce projet le rôle de sapeur pompier au niveau de l'administration, de l'animation sociale, des innovations techniques, des affaires extérieures?faute de compétences suffisantes, de ressources humaines disponibles sur place. J'ai joué le rôle de sage femme dans cette démarche de développement mais aussi celui de chef d'orchestre, de policier?. J'ai besoin de prendre un recul et l'écriture de ce que fut l'aventure Songhaï peut y aider.


Au niveau spirituel, je me trouve parfois dans la démarche de St Paul : « Aller, ne pas s'installer » et cet appel me revient souvent, provoquant un tiraillement entre le besoin de continuer car « une poule ne peut pas partir avant la fin de la couvaison de ses ?ufs sinon toute la gestation est perdue », et celui d'aller encore plus loin. Ecrire l'histoire, voir ce qui a été la ligne de crête dans les succès et les échecs, est une manière d'amorcer le nouveau voyage, tout en affermissant ce qu'est Songhaï.


Au terme de ces quinze années, j'ai besoin de faire le point, de redire ce que fut et peut être Songhaï. Il est indispensable de continuer à lutter contre la mal-compréhension de quelques amis ou collaborateurs car chacun dilue Songhaï à sa manière ; ils croient connaître et comprendre mais n'ont parfois qu'une vue partielle. A ceux-là, ce livre est dédié pour qu'ils puissent retrouver le fil rouge de cette aventure et y reprendre goût.


Il ne s'agit donc pas d'écrire des « Mémoires » qui parleraient du passé mais de retrouver à travers la vie quotidienne de Songhaï, les sources vitales qui irriguent l'action. Il ne s'agit pas d'écrire ma vie car Songhaï fut et est un projet d'une équipe, qui a certes beaucoup changé, mais qui a toujours été marqué par la dimension communautaire de l'action ; c'est aussi le projet d'un vaste réseau d'amis, de frères, de s?urs?


Ce qui m'intéresse profondément ce sont les gens qui essaient de comprendre : un petit nombre de gens dévoués peut faire la différence et montrer le succès en multipliant et connectant les énergies positives. Ensuite le c?ur et l'humilité permettent de se laisser embarquer par cette vague, dans ce mouvement et d'aller plus loin vers une montée humaine plus authentique et plus globale.


En effet, Songhaï réside dans le c?ur de l'Homme qui sent l'enjeu de l'Afrique, qui est prêt à changer continuellement sa vie pour faire face aux problèmes. Songhaï n'est pas une forme fixe, pas un chemin fixe mais une arène où se créent sans cesse les mécanismes et les moyens nécessaires à l'aventure du développement.



Songhaï est aussi une manière de voir le monde et en particulier l'Afrique : regard qui part du terrain et y revient, ayant exploré la science, l'approche systémique, la prise en compte de la culture et des spiritualités. C'est aussi un regard collectif qui s'affine dans le débat et le partage d'expériences tant positives que négatives, sans langue de bois.


Songhaï, c'est enfin un lieu de formation, d'initiation pour ceux et celles qui veulent devenir des acteurs de leur histoire. Pour ceux et celles qui ne veulent pas passer leur temps à pleurnicher sur les maux de l'Afrique mais qui acceptent de se retrousser les manches, Songhaï offre un espace pour vivre à plein leur dignité et la développer.


Dans les quelques pages de ce livre, il s'agit en fait, de décrire des moyens - philosophiques et spirituels, techniques et pédagogiques - pour redonner aux hommes et femmes d'Afrique conscience qu'ils ont une partie de leur avenir dans leurs propres mains? pour l'Afrique d'abord, mais aussi pour toutes les personnes de bonne volonté qui veulent participer à l'émergence d'un monde meilleur à travers toute la planète.


Songhaï ne prétend pas être LE MODELE qu'il faut suivre. Songhaï est une proposition faite à ceux et celles qui cherchent à faire triompher la vie sur la mort, qui espèrent que demain sera plus juste et plus fraternel si chacun investit le meilleur de lui-même dans cette perspective.


Si ce petit livre donne le goût de vivre et du plaisir à être un humain debout, il aura atteint son objectif.




Frère Nzamujo o.p


Songhaï, Porto Novo,

le 8 Août 2001

Accepter d'ouvrir les yeux



Lorsqu'on a la chance de pouvoir voyager à travers l'Afrique ou de rencontrer des hommes et des femmes des divers pays de ce continent, on est à la fois frappé par les évidentes proximité et fraternité qui réunissent ces pays et ces gens, et étonné par la grande diversité des situations et des problématiques. L'Afrique est diverse, riche de ses diversités.


Nos diversités sont notre richesse


En faisant le tour de Mombassa jusqu'au Sénégal ou de Khartoum à Cape Town, je suis toujours frappé par cette diversité géographique, cette beauté de l'Afrique, qu'on ne perçoit guère quand on se trouve en Amérique ou en Europe. Quand je vois les grands fleuves du Niger, le Grand Congo, le Zambèze, le Nil, puis les montagnes de l'Ethiopie, les plateaux du Cameroun, les plaines du Kenya, sans oublier les animaux des parcs de la Pendjari, de Nairobi?, je découvre à quel point l'Afrique est riche et bien dotée par la nature. Ce sont d'énormes possibilités qu'elle pourrait mettre à profit pour amorcer un vrai développement. Mais hélas !


L'Afrique n'est pas un peuple. Elle est composée de divers peuples, de différentes nations. Si on jette un regard sur la culture et les peuples d'Afrique, on ne peut plus douter que l'Afrique soit le berceau de plusieurs civilisations : zoulou, bantou, mandingue?et de nombreuses et fertiles interactions entre ces civilisations. L'Afrique a également alimenté les autres civilisations surtout au niveau du développement de la science et du commerce.


Le continent africain n'est pas monolithique, comme on le pense aujourd'hui. Il y a plus que l'Afrique des villes et celle des campagnes, il y a l'Afrique des artistes, des créateurs, des informaticiens, des paysans, des commerçants? C'est dommage qu'on ne parle pas de cette diversité de l'Afrique qui peut constituer une de ses forces et qui est un élément de sa beauté, de sa fascination et de son apport à la culture mondiale. 


Il y a pour le moins des Afriques, des régions très contrastées à tous les points de vue. Ces régions sont intégrées de manières différentes dans l'économie mondiale car elles ont des traditions coloniales et post-coloniales extrêmement différentes, qu'elles ont intégrées, là encore, de manières diverses. L'Afrique de l'Est et celle de l'Ouest sont différentes et complémentaires.


Attention donc à ne pas généraliser trop rapidement des discours et des analyses sur l'Afrique. C'est cette trop grande simplification qui disqualifie à la fois les discours pessimistes ou trop naïfs. Il y a en Afrique des hommes et des femmes de différents pays et cultures. La moindre des choses, c'est de reconnaître le caractère unique de chacun. Le respect de leur dignité passe d'abord par cette réaffirmation des originalités constitutives de l'Afrique d'aujourd'hui. Un des plus grands torts sur l'Afrique demeure toujours d'une part le regard simpliste et réductionniste des Occidentaux, et d'autre part le refus d'accepter la complexité et la diversité de l'Afrique comme normale. La force de l'Afrique, ce sont ses couleurs, la transformer en une moule plate ne lui conviendra jamais.


Savoir voir ce qui va bien


Prendre en compte la diversité, c'est voir qu'un certain nombre de choses marchent bien? ou pour le moins, sûrement pas aussi mal que ne le disent les afro-pessimistes. Pour qui, en fait, roulent ces derniers ? Quel intérêt ont-ils à jeter le discrédit sur les pas qui sont faits, des petits pas bien sûr, mais non pas nuls ? Pourquoi dénigrent-ils toujours ce qui vient d'Afrique ?


Oser dire que « ça marche » malgré tous les maux, tel est le défi de celui qui a les yeux ouverts, face aux afro-pessimistes, volontairement aveugles.


Ce qui compte en Afrique, c'est le vouloir vivre, la capacité de l'homme africain de dépasser, de surmonter les difficultés avec le sourire. L'homme africain est très poétique. C'est le signe visible d'une Afrique qui refuse de disparaître ; c'est sa base culturelle qui dit le refus de mourir malgré la mauvaise gouvernance, la malchance et les difficultés de toutes sortes.


Quand je vois dans les villages les plus reculés, là où les gens n'ont même pas ce qu'ils vont manger dans la journée, des gens très pauvres, qui en signe d'accueil saluent avec un sourire indescriptible, un sourire qui cache toute leur souffrance, je me dis au fond de moi que cette force d'avoir un courage intérieur ne se retrouve nulle part ailleurs dans le monde.


Allez dans ces pays africains, où la guerre sévit, où la famine s'installe, vous trouverez toujours que ces mêmes personnes, faisant face à la misère et à la désolation, à l'insécurité aussi bien politique que sociale, sont dans la joie, dansent et chantent. Ce n'est pas là faire preuve de naïveté ou de puérilité face à la vie, mais la preuve d'une grande force de résilience et de résistance. Ces grandes valeurs spirituelles et culturelles n'ont pas encore dit leur dernier mot.


Bon nombre d'exemples sont là pour nous redire la force de l'Afrique :

- Au Bénin, dans les années 1988-1989, faillite bancaire, grèves, non-paiement de salaires? et pourtant, les gens ont trouvé les moyens de survivre en retournant aux champs, en lançant de petites affaires en tout genre, en développant un courage extrême pour tenir et faire tenir leurs proches. Avec le dynamisme du soi-disant système informel, ce sont finalement les commerçants qui ont pu relever le pays.

- Des réfugiés du Congo au Bénin racontent leur fuite à travers les forêts pendant des semaines avec cette rage de vouloir s'en sortir et vivre.

- Au Malawi, pays ravagé par le SIDA, les grands-parents ont pris la relève de nombreux parents morts pour élever les petits enfants à partir de rien.

- Au Nigeria, pays qui a connu de grands dictateurs comme Sanni Abacha? et tandis que le pays était politiquement malade, souffrant, les gens gardaient la joie de vivre. Lors des dernières émeutes avec l'idée d'instaurer la Charia dans un certain nombre d'états du Nord, beaucoup d'Ibo chrétiens, ont caché des Haoussa musulmans chez eux et vice versa.


De tout cela personne ne parle ; les média ne voient que les déchirures et les échecs car c'est le catastrophisme qui fait vendre la presse. Finalement, on ne voit pas l'Afrique. On parle d'une Afrique qu'on ne connaît pas.

On pourrait aussi parler de la conférence nationale du Bénin en 1990 qui a fait sortir le pays du marasme politique, du triomphe de la démocratie au Sénégal avec l'accession au pouvoir d'un autre président (Abdoulaye Wade) et de bien des actions collectives pour sortir de la misère de manière communautaire, de fêtes inter-générations ou inter-ethniques pour souder les villages?


Partout en Afrique, ce sont les tontines, les marchés comme celui de Cotonou qui brasse des millions par jour sans que cela ne soit « consigné », la force de l'Homme africain avec son côté poétique, sa forte relation à la Nature (ethnomédecine?), sa force spirituelle quelle que soit sa religion d'ailleurs, sa tendance démocratique de plus en plus visible un peu partout (Bénin, Sénégal, Nigeria?), ses initiatives personnelles?Tout cela fait que l'Afrique bouge un peu partout, sûrement pas comme l'occident a bougé, tant les contextes sont différents, mais elle change en profondeur.


Malgré la corruption, la guerre, les détresses, il y a toujours ce courage de tenir, de repartir et d'avancer car la vie est un bien inestimable. Le courage de l'homme africain, son refus de mourir, est un capital encore non exploité pour relever l'Afrique qui tend à s'écrouler. Cependant, si cette force culturelle s'épuise trop, comme c'est la tendance aujourd'hui, il n'y aura plus de repères, et cela rendra le décollage socio-économique encore plus difficile.


L'Afrique c'est aussi quelques chiffres encourageants, même si le chemin vers la prospérité reste long :


« Les efforts ont fait que 11 pays du continent ont atteint en 1997 des taux de croissance économique de 6% et plus?Ce taux de croissance atteint ou dépasse l'objectif (considéré par beaucoup d'un optimisme délirant) fixé en 1991 par l'Assemblée générale dans le cadre du nouvel ordre du jour des Nations Unies pour le développement de l'Afrique dans les années 90. Ce qui est particulièrement encourageant dans ces taux de croissance, c'est qu'ils ont été enregistrés à une période où l'aide publique au développement est en déclin, où la croissance rapide des flux d'investissements étrangers directs à destination des pays en développement a largement ignoré l'Afrique, et où, ne l'oublions pas, certaines parties de l'Afrique sont encore en proie à des conflits et des luttes internes. » (K. Annan, ONU, 1998)


Depuis 20 ans, le taux d'alphabétisation des adultes a doublé, passant de 27% à 54 %. Entre 1970 et 1996, le taux net de scolarisation a doublé dans l'enseignement primaire et presque triplé dans le secondaire, passant de 50% à 74% et 13% à 38%, respectivement. Le taux de mortalité infantile est passé de 132 à 90 décès pour mille naissances vivantes au cours des années 1970 à 1997. Entre 1970 et 1997, l'espérance de vie à la naissance est passée de 44 à 52 ans. Depuis 10 ans, la part de la population ayant accès à l'eau potable a presque doublé, passant de 25% à 45 %.


Tout cela c'est l'Afrique qui se transforme et est consciente de ses responsabilités. Il importe de bien voir tous ces mouvements, ces évolutions et cette diversité avant de vouloir aider, intervenir, juger.





? Mais aussi ce qui ne va pas


Prendre en compte la diversité, c'est aussi ouvrir les yeux et reconnaître que certaines choses vont mal et même très mal, que l'Afrique pour une bonne part est un monde en danger. L'ultra-optimisme, même s'il favorise la fierté continentale, n'est pas la meilleure manière d'être lucides et actifs. Accepter de voir la réalité telle qu'elle est, même si cela fait mal, est la première attitude qu'on peut attendre d'un homme ou d'une femme qui se veut acteur de son histoire et de celle de son pays, solidaire pour un développement réel.


La lucidité est une valeur difficile car elle gêne tout le monde : les pessimistes-cyniques qui n'acceptent pas que certaines choses soient bonnes et les optimistes-naifs qui refusent d'entendre la moindre critique. La lucidité conduit à une certaine solitude qui fait parfois douter de soi, mais elle est la seule voie qui permet de participer en acteur à l'histoire réelle. Bien sûr, on n'est jamais dans la pure lucidité : il y a toujours des biais par lesquels nous analysons les événements, mais on peut essayer de ne pas se laisser bercer par les sirènes du « tout drame » ou du « tout bon ».


Acceptons de voir que les 40 ans d'indépendance n'ont pas été utilisés au mieux par de très nombreux gouvernements en Afrique et qu'on ne peut pas seulement accuser la colonisation pour expliquer le mal-développement. Certes la colonisation a entraîné un pillage des ressources et des hommes, avec une violence barbare qui laisse des traces après de nombreuses générations, mais elle a aussi engendré des habitudes négatives d'irresponsabilité qui sont bien pires. C'est ce que nous appelons l'endocolonisation : nous ne pouvons plus vivre sans la colonisation, sans l'extérieur?C'est souvent plus facile de se sentir victimes que de retrousser ses manches pour affronter la vie : sur ce point l'Asie peut nous donner de bonnes leçons.


Oser regarder ses propres difficultés n'est pas trahir sa culture ou son peuple ; au contraire, c'est la seule attitude qui permette la vraie fierté, celle qu'on peut avoir sans mentir, celle qui permet d'assumer son passé pour avancer vers demain la tête haute.


Il faut accepter de voir que de nombreux pays africains restent parmi les plus pauvres du monde si on regarde les statistiques. Même si ces statistiques ne décrivent pas toute l'étendue de la réalité (l'importance considérable du secteur dit informel échappe à la comptabilisation), elles donnent malgré tout, une image assez proche de la vérité.


Dans le monde entier, 841 millions de personnes souffrent de malnutrition. En Afrique subsaharienne, seule région du monde où la malnutrition n'a pas régulièrement reculé au cours des 30 dernières années, le nombre des sous-alimentés est passé de 103 millions en 1970 à 215 millions en 1990. La ration calorique moyenne (2225 calories en 1970 et 2237 en 1995) reste, dans la région, inférieure au minimum requis (2300 calories par jour) alors que dans l'ensemble des pays en développement, cette ration est passée de 2131 à 2572 calories.


48% de la population de l'Afrique subsaharienne (et 880 millions de personnes dans le monde) n'ont pas accès aux services de santé. L'Afrique subsaharienne a le taux de mortalité des moins de 5 ans le plus élevé du monde et près d'une personne sur trois y meurt avant l'âge de 40 ans. C'est sur ce continent que l'espérance de vie est la plus faible et la mortalité infantile la plus élevée.


En Afrique subsaharienne, un enfant sur trois quitte l'école au bout de quatre ans au plus et 42 % des adultes sont illettrés.


Le produit national brut par tête d'habitant en Afrique subsaharienne est d'environ 510 $ (chiffres 1997) alors que la moyenne mondiale est de 4890 $. Les pays les plus pauvres de monde se trouvent sur ce continent : Ethiopie (100$), Congo (110$), Sierra Leone (140$), Niger, Burundi? alors même que ces pays ont des ressources importantes.


L'Afrique d'aujourd'hui est un monde en danger : la sécurité alimentaire déjà précaire dans certains pays, est menacée. Les guerres et les déplacements de population qu'elles provoquent, détruisent le peu de surplus qui était amassé. On passe de plus en plus d'une richesse sous-développée à une pauvreté développée.


Cette situation a de nombreuses causes parmi lesquelles la faible volonté politique de certains leaders africains et leur manque de conscience du bien commun national n'y sont pas pour rien. Nous devons faire notre examen de conscience politique? mais il n'y a pas que les leaders politiques qui soient responsables : le manque de dynamisme est de la responsabilité de tous et de chacun.


De plus, en regardant l'évolution du commerce mondial, on se rend compte du risque de marginalisation grandissant de l'Afrique qui ne représente même pas 2% des échanges internationaux. La mondialisation risque d'accélérer l'infériorisation de l'Afrique, de la mettre hors jeux non seulement dans le champ de l'économie et des technologies, mais aussi dans le champ de l'information, de la culture?si rien n'est fait en dehors de la dénonciation dans des sphères sociales qui sont quant à elles bien protégées.


La lucidité passe par la reconnaissance des impasses des grandes théories sur le développement qui ont plus été des mythes que des stimulateurs. On ne peut plus croire que le développement résultera tout naturellement de l'injection de capitaux ou de savoir-faire occidentaux et qu'il n'est pas nécessaire de prendre en compte les réalités locales particulières. Il importe aussi comprendre que les critères de mesure du développement en vogue ne sont pas adaptés aux réalités africaines : par exemple la place et la force du secteur dit informel qui est ignorée.


Il est nécessaire aussi d'accepter de voir l'échec d'une certaine politique de formation scolaire et universitaire où l'on forme surtout des chômeurs aigris et frustrés, malheureux dans leur vie, et utilisant des « mots savants » pris parmi les ?uvres des théoriciens occidentaux. La formation que nous avons suivie en Afrique est bien souvent la copie de ce qui se faisait en Europe avec vingt ans de retard.


Parmi les points de « mal-fonctionnement » de nos sociétés, il nous faut prendre en compte le coût de transaction qui est considérable pour chaque opération économique ou sociale : coût de la corruption, coût caché du retard dû à l'absence d'une culture de maintenance des matériaux de production, coût du transport lié à une mauvaise politique d'infrastructure, coût du temps lié au manque de précision, coût de l'énergie, coût de la mauvaise gestion? Tout cela renchérit chacune des activités économiques en Afrique et pénalise toute la société. Nous gaspillons nos avantages ; nous détruisons nos points forts par une insuffisante préoccupation pour l'efficacité.


Lucidité encore : celle qui consiste à prendre conscience de notre trop faible préoccupation écologique. La lutte pour la survie conduit la plupart des gens à surexploiter les ressources limitées dont ils disposent. La dégradation de l'environnement qui s'ensuit augmente alors les contraintes de l'existence, approfondissant ainsi la crise. L'Afrique est en train de fabriquer des bombes à retardement écologiques et sociales où la raréfaction des ressources naturelles tend à affaiblir la capacité de cohésion et de production de la société. Ce « cercle vicieux de la pauvreté » conduit les gens, bloqués dans leur histoire, à être à la fois agents et victimes de leurs propres actes destructeurs.


Voir ce qui va et ce qui ne va pas, analyser leurs causes, c'est ce qu'il y a de plus facile. L'essentiel est de développer de nouvelles capacités, d'inventer de nouvelles structures qui aideront à non seulement surmonter les difficultés d'aujourd'hui mais aussi à créer de nouvelles possibilités pour répondre aux besoins et désirs.


Hommes et femmes avec des yeux ouverts


Voir ce qui va et ce qui ne va pas, ce n'est ni être optimiste ni pessimiste. Une telle opposition n'a pas de sens : quand les bougies de votre voiture sont coulées, être optimiste ne sert pas à grand chose ; il faut être lucide, s'arrêter et changer les pièces. Ce qui importe c'est de mesurer l'ampleur des choses, des enjeux qui se présentent à nous, les hommes et les femmes d'Afrique. C'est s'armer pour y faire face en s'organisant ; c'est entrer dans la véritable dynamique de l'histoire.


Voir ce qui ne va pas n'est pas tomber dans le cynisme. C'est au contraire voir les défis et se mobiliser pour les relever. Le dynamisme d'un acteur de développement réside d'abord dans sa capacité à voir le monde qui l'entoure, et dont il est partie prenante, à la fois avec des yeux clairs et un c?ur aimant pour essayer de le transformer pour le plus grand bien de tous. Le plus important, c'est ce qui se passe dans chacune des têtes des sujets du développement. Voir avec lucidité, c'est entrer dans le mouvement du changement.


Voir ce qui va, c'est aussi prendre conscience qu'il y a des forces qui se déploient, des énergies profondes sur lesquelles s'appuyer et dont il faut favoriser la pleine émergence. C'est mettre en ?uvre une espérance, non pas un vain espoir naïf mais une conviction solidement construite sur des réalités en mouvement.


Ce temps du regard est le temps de l'analyse et aussi le temps de l'appropriation? Il ne doit pas être trop court pour ne pas être caricaturant comme l'est souvent l'expert parachuté. Il doit être au rythme de la réalité et être un temps pour sentir et comprendre, pour découvrir et se sentir lié au devenir d'un peuple, d'une région, d'un pays. C'est le temps des racines et celui du réveil, d'une maturation qui ne se scléroserait pas en habitude. Songhaï qui va être décrit dans les pages qui suivent, a quinze ans : le temps adéquat pour commencer à être porteur d'expérience capitalisable et partageable, pour commencer à offrir à ceux qui veulent une autre Afrique, un changement de paradigme pour le développement.





Une passion




Voir est un premier temps, aimer est son corollaire. Voir et aimer se fertilisent mutuellement. Contrairement à ce qu'on dit, l'amour ne rend pas aveugle : il aiguise les regards et fait voir des choses que l'indifférent ne peut pas percevoir. Aimer, c'est s'identifier avec l'autre, se compléter avec l'autre, se valoriser en valorisant l'autre. A celui qui sait aimer, sont révélés les grands secrets : celui des corps, celui des âmes, celui des dieux et de Dieu. Si un changement doit s'opérer, il doit commencer par le c?ur. Le c?ur est la piste de décollage d'un vrai projet de développement.


La préoccupation pour le développement, le sens de la solidarité avec ceux qui n'ont pas de ressource commence par un acte d'amour, d'amitié : le c?ur stimule et éveille la tête. Tout commence en fait par un amour qui devient peu à peu une passion, un engagement radical, une préoccupation de tous les temps? qui pousse à changer sa vie. C'est le fondement de la Solidarité.


Histoire particulière


Avec du recul je peux raconter ma vie, non pas qu'elle soit un modèle, mais parce que d'autres pourraient y trouver des éléments de réconfort et de soutien.


Ma vie, qui commence en 1949, est marquée par le fait de se battre, de partir de rien et de s'en sortir malgré les difficultés. Mon envie de me battre et d'entraîner les autres n'est pas tombée du ciel ; elle résulte d'un long cheminement et enracinement dans l'Afrique et son histoire.


Tout d'abord mes arrière-grands-parents reviennent s'installer en Afrique, à l'est du Nigeria, suite à l'esclavage où ils ont connu la souffrance physique et morale ; ils ne savent pas d'où ils sont. Ils bâtissent tout à partir de rien et transmettent ces valeurs de force intérieure à leurs enfants et aux générations suivantes. J'ose ajouter que c'est une chance pour mes ancêtres d'être retournés vers la culture Ibo, marquée par le courage, la force, le sens de la communauté et de la responsabilité individuelle... Tout cela produit une ambiance, un cadre porteur, favorisant la progression, le développement de soi et des autres et donne l'envie de se battre, de ne pas se résigner.


Ce retour de mes arrière-grands-parents, dans un lieu qui n'était pas forcément le leur à l'origine, donne à mon appartenance africaine une dimension continentale. J'ai acquis une vision différente, ni nationale, ni ethnique, mais large. Cela m'a appris à ne pas être coincé dans une ethnie et ses revendications partisanes ; cette dimension continentale me donne la liberté et la passion d'avancer toujours plus loin.


Plus tard, mon père prend la route dans l'autre sens, vers l'occident. Il se débrouille, monte ses affaires en partant de rien, entre les trois continents (Afrique, Europe, Amérique du Nord). Dans ma famille, afin d'aider chacun à prendre réellement son identité, le nom de famille ne passe pas forcément d'une génération à l'autre : chaque fils reprend son nom donné à la naissance comme nom de famille.

C'est un symbole très fort, que l'on nous a ainsi enseigné : ne pas se servir de son nom et de ce que les ancêtres ont fait pour avancer, mais se battre chacun avec le bagage intérieur qu'on a reçu ; se construire soi-même (tout en gardant l'appui de ses proches). Mes parents nous ont toujours formés - mes frères, mes soeurs et moi-même - dans ce sens : se débrouiller, fouiller en soi, chercher, oser aller sur des chemins originaux malgré la peur ou le doute.


J'ai aussi été touché très tôt par le mépris envers l'Homme africain, ce qui déclenchait en moi une véritable haine. Je pris la résolution très jeune de participer à changer cette image de l'Afrique qu'on méprise et humilie.


Au moment de la guerre du Biafra qui a sévi, tout le monde s'en souvient, en plein dans tout l'est du Nigéria entre 1967 et 1969, j'étais jeune et participais à des groupes de jeunes organisés pour porter secours aux blessés. J'ai été profondément traumatisé. Le monde entier a vu ces images horribles dans lesquelles nous, nous vivions : enfants malnutris, populations décimées, violence, jeux politiques internationaux ignorant la réalité des populations, domination occidentale? J'en suis sorti révolté et profondément désireux d'être un acteur de changement pour qu'une telle tragédie ne se reproduise plus jamais.


A partir de cette guerre où nous avions tout perdu dans la partie Est du Nigeria, j'ai découvert la fragilité de l'Homme à travers la mort de mes compatriotes et de bon nombre de copains du même âge que moi. J'ai commencé à me questionner sur l'au-delà, sur une nouvelle dimension que j'avais en tant que chrétien, mais que je n'avais pas forcément développée. J'ai éprouvé un besoin de recherche spirituelle, de vie communautaire pour se serrer les coudes, car j'ai compris que l'Homme peut vite partir et la mort régner en maître absolu. C'était le déclic à la fois pour devenir religieux dominicain et pour ne pas séparer engagement spirituel et engagement pour le développement. Je rentrais au noviciat dominicain au Nigeria, puis après mes études cléricales, je devins prêtre. Plus tard, je devais quitter la province de Chicago pour celle de Lyon (maintenant province de France, dont je suis toujours membre) plus conforme à mon idéal.


A la fin des années 70, je pars aux USA continuer mes études en informatique. A cette époque seule une petite minorité entrait dans cette culture moderne ; la force de l'informatique commençait et j'ai étudié l'électronique, le système numérique etc. Je commence à sentir que c'est un autre monde qui naît ; personne ne le connaît bien car c'est une nouveauté même en Californie. J'ajoute des études de microbiologie et de biochimie sans en savoir à l'époque, l'importance ; j'avais vu les possibilités de la biologie, alors je décidais de m'équiper ! Ce parcours bizarre me sera plus tard d'un grand secours mais je ne le savais pas encore.


En 1982-1983, c'est le choc des images de la crise en Ethiopie (grave sécheresse, famine?) et c'est un nouveau déclic dans ma vie : « que puis-je faire pour mon continent d'origine ? ». J'ai alors pris mon bâton de pèlerin pour revenir en Afrique, après avoir travaillé aux USA comme professeur d'université en électronique / informatique, une dizaine d'années. J'ai décidé d'aider mes frères à retrouver cette dignité de l'Afrique qui était bafouée. Au départ personne n'y croyait, même les religieux de mon Ordre, mes parents et amis. Mais j'avais la conviction que demain serait différent, parce que Dieu était avec nous et que l'injustice pouvait être repoussée.


Ces brefs flashes de mon histoire me font retrouver ce qui me fait exister en vérité : l'amour de mes racines multiples et bien profondes, le choc face aux menaces qui pèsent sur l'Afrique, le courage de faire changer, avec l'aide d'autres, le cours de l'histoire quand elle suit la pente du mal. Mon histoire est bien une histoire liée à celle d'une multitude d'humains, celle qui vit et vibre sur le sol africain, et celle-là, je l'aime  dans le plus intime de mon être !


On ne peut pas agir en profondeur et efficacement si on n'aime pas ; ceci est une leçon pour les experts venant d'ailleurs qui ne font que passer, qui vont de dossier en dossier avec un regard distancié, sans s'impliquer dans des relations humaines fortes ou sans risquer quelque chose d'eux-mêmes dans le pays où ils travaillent. Sans cette accroche vitale, on ne peut pas imaginer de bonnes solutions ou de bonnes stratégies. Avoir à perdre quelque chose, permet de donner le meilleur de soi.


Histoire d'amour


L'amour n'est pas synonyme de naïveté, d'angélisme ou de sourire béat devant tout ce qui existe ; il n'est pas bêtement bénisseur. L'amour vrai est exigeant et critique : il ne se nourrit pas de faux- semblants, de gentillesse apparente et de politesses mondaines. Il veut une relation vraie avec un autre qui existe en vérité. L'amour ne peut exister qu'après la mise en déroute du mensonge, du désir de faire plaisir en répondant ou en se comportant comme on croit que l'autre aime, de l'abdication de sa propre originalité et personnalité au profit du mimétisme.


Il s'agit d'aimer jusqu'à se scandaliser des impasses dans lesquelles est mise une partie de l'humanité, d'aimer jusqu'à chercher à relever les défis. Non pas parce qu'on est le messie ou un surhomme, mais simplement un passionné par l'aventure humaine, un humain. La passion est à la fois un amour fou et une douleur. Aimer passionnément consiste donc à dénoncer ce qui ne va pas et fait mal, même si cela est risqué et à s'émerveiller pour tout ce qui va bien, ce qui a fait naître la vie où cela semblait impossible. Sans passion, on n'arrive à rien. Les cyniques côtoient les paresseux et les mous, les abstentionnistes et les blasés, dans cette résignation qui accepte si facilement les injustices et la misère.


L'aventure Songhaï, comme toutes les vraies expériences de développement, commence par une passion pour l'Afrique  contre le dénigrement systématique de ce qui existe ou se cherche, en prenant en compte les potentiels de richesses, les savoir-faire, les bons et les mauvais côtés de l'Afrique. Il faut aimer ce continent si on en est fils ou fille, sans honte, avec une joie forte comme la vie qui nous inonde. Les couleurs, les odeurs, les paysages de l'Afrique, nos forêts et nos savanes sont notre héritage, une richesse immense dont nous devons être fiers. La fierté est une vertu là où la vanité n'est qu'un travers négatif. Si la vanité est stupide et néfaste, le fait d'aimer et de croire en soi et dans la force de ses frères est une valeur qu'il importe de cultiver.


Retour sur ma vie, non seulement au moment de mon retour des USA, mais sur celle de tous les matins quand je me lève. J'aime me lever tôt pour voir ce que la nuit à fait naître à Songhaï ou dans les autres lieux où je vis, ce qu'elle a renouvelé ou fait apparaître de moins bien. J'aime voir les plantations et les animaux, l'affirmation de la vie. J'aime aussi découvrir les effets positifs du travail bien fait, voir des gens réussir. S'il n'y a pas de plaisir dans l'aventure du développement, cela ne tiendra pas et tournera au bureaucratisme, au travail de l'expert froid et indifférent. La solidarité est une vertu chaude.


Passion non seulement pour la terre africaine, mais surtout pour les Africains et les Africaines, pour leurs histoires, pour leur sens de la vie et de la joie, pour leur dignité et leur retenue face au malheur, pour la beauté des corps et la ténacité. Passion pour le courage et la force intérieure de mes frères et s?urs, pour ma famille, mon clan, mon peuple face aux contraintes naturelles, organisationnelles et politiques.


N'ayons pas peur de dévoiler ces amours-là qui nous poussent à ne pas nous résigner et à vouloir changer la société et toute la planète. L'école ne nous a pas appris cela et pourtant c'est ce qui fait avancer le monde en repoussant la peur et le fatalisme.


Le reste (oscars, médailles? comme le prix Leadership Afrique qui me fut remis en 1993) est moins important pour moi, même si cela apporte une reconnaissance du chemin parcouru. Les oscars ne sont intéressants que parce qu'ils donnent l'occasion de parler de l'Afrique et qu'ils manifestent à la face du monde que des Africains sont capables de donner des points de vue valables pour toute l'humanité. Si on a besoin d'être félicité pour ce qu'on fait, ce n'est pas la peine de s'engager dans le développement.


Histoire parfois chaotique?


Bien sûr, on ne rit pas tous les jours quand on est impliqué concrètement et quotidiennement dans le développement. Sortir du romantisme et de l'héroïsme des beaux projets permet de reconnaître que l'amour est souvent mis à rude épreuve par le quotidien, les mesquineries et les jalousies pour le pouvoir.


En 1989, donc tout au début de Songhaï, nous avons failli fermer la maison tant les autorités nous bloquaient dans notre travail. Il y avait aussi un  problème de main d'?uvre : les jeunes en formation réclamaient le droit de travailleurs sans véritablement travailler. Ce qui nous a amenés au tribunal et autres actions de ce genre et a débouché heureusement sur un accord de siège avec le gouvernement béninois qui reconnaissait alors la valeur du travail entrepris. Plus tard, un bulldozer a traversé notre terrain voulant s'en approprier une partie à notre grande surprise : polémique, discussion, accusation car je ne suis pas Béninois? Là encore les autorités ont fait preuve d'un grand soutien à Songhaï et cette connivence continue encore aujourd'hui, ce qui facilite certains dossiers. C'est une preuve que l'environnement socio-politique peut changer le cours des événements.


Toujours en 1989, quand les gens ont vu peu à peu qu'il n'y avait pas d'argent facile à partager à Songhaï, mais qu'il fallait se mettre au travail, d'autres critiques sont apparues : j'étais un espion américain dont il fallait se méfier ... Jusqu'à ce que cela entraîne l'un de mes collaborateurs béninois en prison pour quelques semaines, histoire de se venger de son engagement à mes côtés.


Combien de personnes travaillant à Songhaï sont parties avec des pintades sous le bras ou des lapins ou même des machines ! C'est l'argent d'autrui alors on peut se servir tant qu'on y a accès ! Quoi de plus « normal » ? C'est bien ce que font hélas beaucoup de responsables politiques dans le monde : se servir tant qu'on a une place de ministre ou autre responsabilité, car cela ne va pas durer, alors profitons-en ! Fausses factures et vols en tout genre de la part des quelques premiers collaborateurs que nous avions engagés, voyant là une manne : un projet signifie hélas dans le monde du développement, un endroit où il y a de l'argent et il faut en profiter pour se servir. Ces gens là ne voient pas qu'ils scient la branche qui aurait pu les aider à grimper plus haut dans le développement.


Moqueries et médisances face à notre détermination du début où tous espéraient que j'allais vite, avec mon équipe de non-spécialistes, me fatiguer et démissionner. C'était une réelle mise à l'épreuve, car biologiste et informaticien, je n'avais rien d'un agronome ! Beaucoup de calomnies, de critiques face au travail car nous avions décidé de retrousser nos manches et de viser l'auto suffisance pour éviter de dépendre à long terme de l'aide extérieure.


Il y eu aussi des réactions racistes : jamais les gens ne me prenaient pour le directeur s'adressant toujours à un « blanc » qui se trouvait par là. Ce sont là des signes de préjugés, de non-disposition à croire en l'autre, en l'Homme africain. On a même dit à une de mes collaboratrices françaises, « j'ai vu le gars là-bas - en parlant de moi - mais il ne connaît pas grand chose ! Pouvez-vous nous expliquer ce que vous faites ? ! ».


Et au fil des ans, toujours des incompréhensions, des jalousies d'autres organismes qui voient Songhaï évoluer, grandir?des coups montés aussi pour orienter des évaluations de façon à ce qu'elles soient négatives et qu'elles bloquent des soutiens, ou pour détourner des membres et les engager, une fois bien formés à Songhaï. Il y a aussi les difficultés de l'équipe, les rivalités internes, les jeux de pouvoir ou d'influence politicienne de tel ou tel? Le terrain du développement est très difficile et plein de relations de force et de pouvoir, car on heurte des habitudes. Je parle souvent du « pâturage des ONG » : tout le monde cherche de l'argent et des moyens partout et on est prêt à tout prendre sans vision, sans projet réel, mais pour vivre, quitte à faire plaisir aux bailleurs de fonds et écraser les autres. Et ça, c'est très grave pour l'Afrique qui se « prostitue ».


L'aventure du développement n'est donc pas un « long fleuve tranquille » mais une bataille de tous les instants qui exige de tenir, face aux coups de vents, aux bourrasques. On peut alors, au c?ur des tempêtes, expérimenter la joie de la vie, plus forte que tout.


Histoire d'une confiance tenace


Pour entrer dans la dynamique du développement, il est indispensable de croire en soi et en l'autre. Ces deux faces d'une foi - c'est la même racine que le mot confiance - sont essentielles pour qui se risque dans l'aventure du développement.


Croire en soi, c'est accepter ce que l'on est et là où l'on est aujourd'hui. C'est en dépassant les obstacles qu'on apprend à vivre. Et c'est l'ensemble des succès qui amènent à l'étage supérieur de la vie lorsqu'ils sont obtenus à force de travail et de bataille.


Parce que peu à peu on a pris confiance en soi, on peut avoir foi dans les autres, en leur capacité de réagir, d'inventer, en leur énergie et capacité de faire face. Si on a soi-même vaincu la peur, l'autre peut être vu comme un partenaire et non un adversaire qu'il faut détruire.


J'ai cru en moi-même avec la conviction qu'il n'y a pas de surhommes sur terre, donc pas plus d' « infra-hommes ». J'accepte à priori tout le monde, quelle soit l'étiquette portée ! Pour moi, la montée humaine signifie ne pas rejeter les autres à priori. Croire aux autres est important ; je suis persuadé qu'il y a un germe de vie et de créativité en chaque personne, et qu'il s'agit de le réveiller - ce qui est plus ou moins difficile, plus ou moins long selon les cas ! La seule manière de réussir est de poser des actes conscients. L'homme a la capacité de se relever, de changer positivement sa vie, s'il en prend conscience et pose des actes responsables. Certains cependant ne comprennent pas cela et s'excluent ainsi eux-mêmes.


Je pense également que ma race n'est pas faite pour les fourmis. C'est dans l'amour, la passion pour les gens, à travers les actes que nous posons, que nous arriverons à un monde meilleur. On peut toujours avancer vers ce but, même si les « sages » parlent, en souriant de manière condescendante, d'utopie.


Je suis convaincu qu'on ne peut rien réussir seul. Je crois que les autres aussi possèdent des potentialités que je n'ai pas et qu'ensemble nous pouvons faire bouger le monde. Il existe certes des contraintes naturelles, socioculturelles? Mais l'important est de ne pas se fier à la fatalité. On peut dépasser les contraintes si on prend la résolution de réussir et de le faire avec d'autres, car le lendemain est plus fort : c'est ce que suggère la résurrection du Christ.


Quand on parle de l'Homme Nouveau, cela ne veut pas dire qu'il est très différent de ce qu'il est aujourd'hui, mais c'est un Homme qui a une capacité à entreprendre une marche vers l'inconnu, à amorcer cette force de changement. L'Homme Nouveau, c'est quelqu'un qui a assez de culture, de force et de lucidité, pour surmonter plus facilement les obstacles parfois redoutables qu'il rencontre ; c'est quelqu'un qui est en marche et ne recule plus. Il peut entamer une montée humaine par des efforts conscients de sa part. Voilà pourquoi je refuse la médiocrité car c'est synonyme de mourir, de ne pas bouger ; ne pas prendre de décision, c'est prendre une décision de mort.


Je vois la même chose au niveau de la société. Une société est en développement quand elle est capable de faire face continuellement à ses besoins et désirs et d'avancer, quand elle se renouvelle en acceptant la vie. Elle est en régression quand elle ne se prend plus en main et confie son avenir à d'autres (et en particulier aux étrangers, qu'elle critique souvent par ailleurs).


Quand j'ai commencé à installer ce projet de développement au Bénin, j'ai rencontré une « mentalité de projet » (l'argent vient de l'extérieur, on peut se le partager) ; c'est l'expression d'une perte de foi et de confiance en soi, une incapacité à dire « nous pouvons le faire ». En Afrique francophone plus qu'ailleurs, on considère qu'on n'est rien, et que c'est l'Occidental (le Blanc) qui peut tout et alors, on attend tout de lui. Les produits « Made in Africa » n'ont aucune valeur même chez nous, car ils sont considérés comme des produits imités.

Cette perte de confiance en soi se manifeste également dans le comportement des leaders africains. Quand ils sont malades par exemple, ils préfèrent se faire soigner à l'extérieur. La mentalité d'extraversion s'installe de plus en plus même dans la vie quotidienne des Africains. On pense qu'envoyer ses enfants étudier à l'extérieur est une question de prestige. Aujourd'hui, malheureusement, toutes les forces de construction de l'Afrique se dirigent vers l'extérieur et se perdent.

On ne peut entamer un processus de développement en Afrique, si on ne revoit pas cette philosophie, cette mentalité d'extraversion et de perte de confiance en soi. Cela a accentué la force centrifuge : tout part vers l'extérieur ; toutes les références sont à l'extérieur. Tout le monde veut partir en Europe, en Amérique et on se plaint toujours de ne pas avoir les moyens de développer le pays. Les valeurs de la croyance en soi et dans les autres, les valeurs de courage? sont battues en brèche dans cette situation morbide qui fait du découragement et du fatalisme face à la misère des données indépassables.


Croire dans les Africains et les Africaines, c'est leur proposer un idéal élevé et les sanctions - positives et négatives - qui sont à la hauteur de cet idéal. Croire dans les gens c'est penser qu'ils peuvent remporter la victoire sur eux-mêmes et sur les défis de l'histoire. Souvent cet aspect des choses a été mal perçu à Songhaï.


Croire dans les gens, ce n'est pas être naïfs et ne pas voir leurs faiblesses ; ce n'est surtout pas tout excuser et chercher à tout prix le consensus. L'Afrique s'est d'abord préoccupée de sa stabilité sociale ; il fallait absolument éviter les problèmes et donc trouver des consensus. Cette étape était nécessaire pour assurer la cohésion des nouveaux Etats mais la recherche du consensus à tout prix comporte le risque de s'accommoder avec la médiocrité dans la mesure où les responsabilités sont réparties en fonction de l'appartenance ethnique ou régionale et non pas selon les compétences. Cela n'avait peut-être pas de conséquences trop graves dans l'Afrique autarcique d'hier, mais dans celle d'aujourd'hui, insérée dans la compétition internationale, poursuivre cette voie accentuera la marginalisation et le sous-développement. Il n'est donc plus nécessaire d'avoir peur des conflits et des oppositions lorsque ceux-ci entraînent vers le bien commun de tous.


Ce que je prône toujours à mes frères, c'est de travailler pour que l'Afrique retrouve sa dignité. Dans ce sens, je supporte mal la paresse, la médiocrité chez mes collaborateurs. Comme le dit un proverbe bantou : « je préfère me quereller avec mes frères plutôt que de voir la maison de mon père s'écrouler».


Mon leitmotiv a toujours été : laissons la distraction, faisons la discipline. Cette philosophie n'a pas toujours été comprise des gens qui étaient autour de moi. Au début de Songhaï, j'ai commencé à travailler avec des gens qui quelques temps après, se sont séparés de moi. Je recevais des convocations par-ci, par-là, au tribunal, au commissariat? La réalité était que les gens ne voulaient pas travailler et qu'ils cherchaient à profiter. Quand ils avaient appris qu'il y avait un « projet », ils étaient accourus pensant pouvoir détourner facilement, mais dès qu'ils ont découvert qu'il n'y avait à Songhaï aucun butin à partager mais un travail à faire en commun, ils se sont détachés et ont commencé par discréditer Songhaï dans la rue. Il a fallu se bagarrer contre ces gens, les sanctionner.


La meilleure façon de dire à quelqu'un qu'on le respecte et qu'on prend au sérieux ses actes, c'est de le sanctionner : positivement quand il a bien agi (promotion, augmentation de salaire, félicitations?) et négativement quand il a mal fait (licenciement, blâme..). Rester indifférent pour ne pas avoir à sanctionner - et parfois à s'opposer -, c'est refuser de créditer l'autre de sa capacité à poser des gestes responsables, c'est l'infantiliser. La démagogie est une maladie mortelle pour l'Afrique.


Pour moi et ceux que j'aime, non seulement je refuse la médiocrité mais également, je n'accepte pas qu'on rejette la responsabilité sur autrui, qu'on dise : « c'est la faute de mes parents, des amis, du contexte, de l'histoire, de la politique?» car dans toute la vie «  c'est moi qui suis au volant, je suis responsable ; l'autre peut m'aider, me freiner, me donner des coups de pouce? mais je reste responsable ». En définitive, c'est l'Homme qui décide seul, qui avance par sa force et les stimuli extérieurs ; le choix final lui revient. Il digère tout pour sa propre construction, c'est cela la pro-activité : c'est moi-même qui décide ayant digéré tous les coups positifs ou négatifs qui m'arrivent. Si je reçois des coups négatifs, cela peut me freiner dans mon élan, mais je n'ai pas le droit d'échouer ou de rejeter la responsabilité sur autrui. Le résultat peut avoir n'importe quelle couleur. Finalement, c'est moi qui l'induis.


Une comparaison avec la nature peut éclairer ces propos. En tant que « moi », avec des informations, un environnement social, des gènes, un contexte, je n'ai pas d'excuse si j'échoue. Ma liberté en tant qu'Homme m'oblige à faire une absorption sélective et à digérer tous les éléments de l'environnement pour me produire dans le sens de la dignité. Il en est de même pour les plantes, un papayer, un manguier? Un papayer et un manguier peuvent partager le même sol, ils produiront des fruits différents. Le papayer est « obligé » de produire des papayes à cause de sa « papayétude », il fait une absorption sélective des éléments qui peuvent l'aider à remplir sa mission et il en est de même pour la mangue, à cause de sa « manguiétude ».


Et nous, par notre état d'Homme, nous sommes contraints de produire un Homme, une société digne et nous n'avons pas d'excuse si nous ne le faisons pas ou si nous le faisons mal, confondant paresse, mensonge et médiocrité avec l'inéluctabilité et la situation défavorisée de l'Afrique.


Hommes et femmes debout


Il n'y aura pas de vrai développement si on ne repart pas de cette conscience de soi, car c'est à partir d'une mobilisation personnelle et collective que tout peut se faire. Et c'est fort de cette réalité que je suis revenu en Afrique pour fonder Songhaï. L'Afrique a besoin aujourd'hui de l'Homme debout, qui a une vision, un projet personnel et collectif, qui peut s'investir, réunir les moyens pour entamer ce processus de développement difficile.


A Songhaï, nous voulons réparer cette situation morbide qui fait douter l'Afrique d'elle-même, non pas à travers de beaux discours, mais en développant une culture de succès. Les ateliers mis en place ainsi que le système de production agro-alimentaire sont destinés d'abord à asseoir cette mentalité de confiance en soi pour entraîner cette nécessaire conversion vers la vie et le changement.


Les exemples des effets négatifs des doutes, quant à sa capacité d'agir, sont nombreux. Prenons quelques histoires significatives :

- Au moment où nous avons commencé l'élevage des cailles, il existait de grandes sociétés au Bénin, qui faisaient également cet élevage ; elles disposaient de grands moyens, mais les résultats étaient catastrophiques. Elles ont eu du mal à accepter de voir que le petit Songhaï de l'époque réussisse dans l'élevage des cailles. Cette réussite n'est pas tombée du ciel, mais s'est réalisée grâce à l'ardeur, la vigilance, la discipline érigées à Songhaï. Aujourd'hui, le système et les techniques de production sont maîtrisés et reproductibles partout même par des petits agriculteurs. Les jeunes formés à ces techniques sont devenus des références dans leur milieu, par leur ardeur au travail, leur discipline et leur détermination.


- La présence de Songhaï à Tchi-Ahomadégbé à partir de 1989 - communauté rurale très reculée où les gens préféraient gagner de l'argent facilement en se faisant embaucher comme gardien de nuit ou dans d'autres petits jobs à Cotonou -, a entraîné en une dizaine d'années d'efforts et de persévérance de part et d'autre, un grand réveil des populations, qui disposaient d'énormes potentialités naturelles, une terre bien fertile pour l'agriculture et de l'eau en permanence pour les activités de pêche et de riziculture. Les jeunes de ce village préféraient aller en ville se faire un peu d'argent plutôt que de pratiquer des activités agricoles qui semblaient être dures pour eux. Il a fallu que Songhaï soit présent pour donner aux jeunes de ce village une « culture du travail ». Aujourd'hui, les coopérateurs uniquement composés des jeunes du village, sont cités comme exemples dans la région. Le village s'est transformé. L'enclavement et les mentalités d'hier ne sont plus des contraintes insurmontables.


Pour Songhaï, il est possible de changer, à condition qu'on se donne les moyens, les valeurs, qui sont des richesses qui dorment en soi et que chacun reprenne confiance en lui et en ses frères. Mais il est bien difficile de réveiller des gens qui dorment. J'ai peur, quand je vois d'un côté le niveau de l'Afrique par rapport aux autres continents, le fossé qui se creuse de jour en jour et de l'autre côté, des gens qui ne veulent pas travailler sérieusement et efficacement. Leur dire de changer leurs manières de faire, entraîne bien évidemment des résistances et des conflits mais n'est-ce pas un devoir urgent ? Soyons conscients que chaque montée humaine, chaque changement positif nécessite un prix à payer, un sacrifice.


Tout ce qu'on fait à Songhaï, c'est de créer des viviers humains qui montrent que quelque chose de positif est possible à condition que l'on se donne, qu'on ait une vision, des valeurs, du courage. C'est ainsi que Songhaï « embarque les gens » dans ce mouvement de vie, à partir de ces arènes concrètes - et non pas à partir de discours - que sont les actions de développement rural et l'entreprise agricole. C'est cela la grande différence de Songhaï avec les autres centres de formation.


Le message de Songhaï est comme celui de la Bible qui dit que ce n'est pas ce que l'Homme mange qui le rend impur, mais ce qui sort de sa bouche. Ici cela revient à dire que c'est ce que l'Homme produit, le résultat de ses pensées et actions, qui le rend pur ou impur.

S'il y avait des conseils à donner pour être un bon agent de développement il faudrait dire : aimer avec lucidité et vérité, et croire en la force de l'humain, de tout humain même le plus petit, le plus méprisé. Parier sur l'homme et la femme d'Afrique c'est la meilleure des stratégies, mais cela nécessite un changement radical dans les manières de penser et une très grande persévérance.


La politique de la  « croissance économique d'abord » qui est la pensée commune actuellement, doit céder la place à un développement holistique, c'est-à-dire global, touchant tous les aspects de l'existence, centré sur les humains et leurs communautés. Telle est l'option que Songhaï veut mettre en ?uvre et réalise sur le terrain.



Des sources inspiratrices




Cette passion dont on parle ici, vient non seulement de ma culture africaine mais aussi d'un ailleurs. La soif d'un engagement pour améliorer la vie n'est souvent pas naturelle. Elle est venue pour moi, d'une foi en Dieu. La foi en Dieu a été un puissant stimulant dans ma vie : c'est elle qui m'a poussé là où je n'aurais pas forcément voulu aller, là où mon éducation ne m'aurait pas normalement mené.


La foi m'a poussé à créer Songhaï et je crois que tout croyant, quelle que soit sa religion - et on peut faire de l'Humanisme une quasi religion tout en respectant ce point de vue -, est poussé dans ce même sens : non seulement améliorer sa vie mais aussi celle de tous les humains. Il n'y a pas de dichotomie entre notre vie spirituelle et notre vie socio-économique ; ces deux aspects de l'existence se fertilisent mutuellement et chaque croyant est invité à développer cette double dimension de sa vie.


Un oiseau doit avoir deux ailes pour décoller et pour bien voler. Une aile représente les forces matérielles, l'autre les forces immatérielles. Il me paraît évident que si l'une des ailes ne fonctionne pas, l'oiseau tombe ; les deux forces sont indispensables. C'est la cohérence et la connexion organique entre les deux forces qui donne le dynamisme et l'énergie. Pour la vie humaine, il en est de même : nous avons besoin de la spiritualité et de l'activité socio-économique mais la modernité en Afrique, comme ailleurs dans le monde, s'est faite en séparant ces deux dimensions et en devenant matérialiste, en oubliant la première.


Songhaï est un mouvement non confessionnel où aussi bien musulmans, protestants, catholiques et toute personne qui suit une religion traditionnelle, sont à l'aise et participent de manière égalitaire à l'aventure. Cette non-confessionnalité, permet à toutes les confessions d'avoir leur place - dans le respect et le dialogue avec les autres -, et de découvrir l'importance de la démarche spirituelle pour un vrai développement. Je ne parle pas ici de « religiosité vide », mais d'une dimension de l'Homme qui le pousse à prendre des risques et à casser son cocon égoïste.


Tous savent que je suis dominicain et prêtre ; cela constitue pour chacun un « plus » dans sa propre conviction, à la fois une sécurité et un défi à relever : que la foi de chacun produise les meilleurs fruits ! Mon appartenance à la vie religieuse catholique n'a jamais été un obstacle mais un stimulant qui fait que Songhaï est une école de tolérance et de dialogue inter-religieux.


Une spiritualité évangélique et ecclésiale


Ce qui a fondé mon engagement dans Songhaï et dans toute ma vie, ce sont des textes forts de l'Evangile et de l'Eglise catholique. Ces textes ont toujours été pour moi sources de dynamisme et de renouvellement, à la fois en tant que prêtre dominicain (depuis 1975) et qu'animateur de développement, deux faces inséparables de ma vie. Ils me tiennent dans la nouveauté et le désir de me donner et de me dépasser.


Je lis ces textes à partir de mon expérience globale, je n'ai pas besoin de les inculturer : ils le sont de facto puisque celui qui les lit et les médite, est un africain engagé dans la transformation de sa société. Je me méfie beaucoup de ceux qui au nom de l'authenticité africaine et de l'inculturation momifient les cultures africaines en les enveloppant d'archaïsmes : ils nient l'Afrique moderne qui se cherche et ils enferment tout dans les musées et les savoirs ethnologiques. En faisant cela, ils participent sans le vouloir à l'exclusion de l'Afrique en faisant du passé un modèle.


Parmi les textes évangéliques, j'aime particulièrement le Magnificat « Mon âme exalte le Seigneur?il a dispersé les hommes au c?ur superbe, il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles » (Luc 1), véritable cri de joie et de guerre contre les injustices. Le Seigneur choisit les humbles, il les défend et leur propose une aventure de développement, de relèvement.


J'aime aussi l'épisode du malade de Béthesda à qui Jésus dit « Lève toi et marche ». Personne n'est condamné à rester toute sa vie, paralysé et misérable ; le Seigneur donne la force et l'intelligence pour se relever et devenir acteur de sa propre vie, pour marcher. J'aime de manière générale les récits de résurrection et les miracles, non pas pour leur aspect extraordinaire, mais parce qu'ils disent que la vie est plus forte que la mort et que l'amour donne un surcroît d'énergie. Jésus s'implique dans ces miracles car Dieu s'intéresse à la vie des humains qu'il veut plus belle ; c'est là le sens profond de l'Incarnation.


La multiplication des pains (Mt 14) est particulièrement significative pour notre situation en Afrique : donner à manger aux foules lasses, repousser les contraintes pour que la vie triomphe. C'est un appel fait à tous les disciples du Christ et donc à nous : devant des situations apparemment sans solution, il est possible de développer de nouvelles forces pour surmonter et renverser la situation. Le Christ pousse les disciples à mobiliser des énergies nouvelles pour restaurer les foules ; prendre alors ce risque de se donner aux autres, et le Christ est un modèle dans cette prise de risque.


Le Christ offre à ceux qui s'engagent dans les ?uvres de vie une force nouvelle. Cette force permet de tenir dans le quotidien, elle aide à faire reculer les contraintes. La dimension spirituelle est ainsi inséparable de l'action pratique pour que la vie sociale puisse s'améliorer. Contemplation et action s'engendrent mutuellement ; et ça, c'est fondamentalement dominicain.


Ma spiritualité évangélique repose sur deux pôles complémentaires qui traversent la parole de Dieu : la résurrection et l'énergie divine. C'est avec cette perspective que je suis devenu prêtre et que je suis heureux de le rester.


La résurrection m'a toujours frappé avec les possibilités d'interprétation et de manières de vivre qu'elle offre. Elle dit que demain peut être différent ; que les contraintes ne doivent plus être des fatalités. Le Christ a cassé les contraintes, poussé la pierre du tombeau et sort vivant. L'amour peut tout transformer et invite à l'inattendu. Le Christ appelle l'Afrique à ressusciter avec lui : à sortir de la mort, à aller au-delà pour faire exploser ses possibilités, à sortir de l'écrasement et des fanatismes. Non seulement, il appelle mais il vient l'aider à réaliser cette transformation en libérant des énergies nouvelles (l'Esprit Saint). Il est impératif que l'Afrique sorte de la mort et elle le peut ; chaque fois qu'elle vit ou essaye de vivre dans ce mouvement.


Je suis très sensible à la nature, à ce qu'elle chante de Dieu. Tout dans la nature dit l'énergie divine ; prendre le temps d'écouter cette parole et ces chants qui, à leur tour engendrent la montée humaine, le chant des humains. Il ne s'agit pas d'un retour au panthéisme mais il s'agit d'être sensible aux dons qui nous sont faits dans la nature et dans la création. L'Epître aux Romains (chapitre 8,22) dit bien cela « toute la création jusqu'à ce jour gémit en travail d'enfantement. Et non pas elle seule : nous- mêmes qui possédons les prémices de l'Esprit...». L'énergie divine transforme la vie. L'humain se développe et se fait intelligence. La création se poursuit et l'humanité avance si on canalise les énergies vers le bien et la vie. Il est nécessaire de faire l'expérience de cette énergie et s'y risquer tout entier, devenant ainsi acteur.


Ma vie spirituelle pourrait se résumer à ceci : je me joins à la force divine pour faire avancer le monde. L'Homme coopère pour que le règne de Dieu vienne. Le monde est vaincu, si nous avons affronté le calvaire de la vie avec la force venant du Christ.


J'aime bien aussi les textes de la Doctrine sociale de l'Eglise, ces encycliques et documents du Concile Vatican II où les papes et l'Eglise nous invitent, à partir de l'Evangile, à nous engager pour transformer le monde et être solidaires : « Gaudium et spes » qui invite les chrétiens à être présents dans les problèmes de société, « Populorum progressio » qui fait de l'engagement pour le développement une exigence pour les chrétiens, « Sollicito rei socialis » qui explique comment la solidarité, en particulier Nord-Sud, doit être fondatrice dans la vie chrétienne?


Ces textes m'ont beaucoup encouragé quand Songhaï a démarré et continuent à donner un cadre de réflexion pour le développement des actions. Ils sont cependant peu connus des croyants qui passent à côté d'une réflexion sur la société, et d'un enseignement qui fondent dans la vérité leur foi. Songhaï essaye de mettre en pratique cette Doctrine Sociale dans le cadre des réalités africaines.


Une spiritualité fraternelle


Ce que j'appelle la passion, ma passion, est aussi venue de grands inspirateurs fraternels : Dominique de Guzman, Louis Joseph Lebret? Nous avons besoin de maîtres, non pas pour les répéter servilement mais pour puiser en eux des forces nous rendant capables d'affronter le futur. Un vrai maître ne dit pas ce qu'il faut faire mais nous offre son exemple ; un ancêtre nous transmet sa force pour que dans toutes les situations inédites, nous puissions trouver des solutions nouvelles efficaces. Mes grands anciens m'ont donné la passion de la solidarité ; c'est un trésor que je me dois de faire fructifier.


En effet, Songhaï n'aurait pas existé s'il n'y avait pas eu dans ma vie Dominique de Guzman, le fondateur de l'ordre des prêcheurs (ceux qu'on appelle les dominicains) au XIII° siècle. Dominique s'est démarqué des courants religieux en vogue à l'époque. Il voyait la société en train de mourir au niveau spirituel, organisationnel, social, une société en crise, une Eglise corrompue?Il a cherché les valeurs qui pouvaient aider la société à changer. Voyant que l'une des raisons de la décadence de la société venait de l'ignorance, il envoie ses frères en formation, à l'université. Il ne voit pas les études comme une fin en soi, mais comme un outil pour répondre aux besoins et aux défis de la société qui émerge hors du monde féodal.


Dans cet esprit, il s'ouvre aux autres, au monde et fonde l'ordre des prêcheurs (hommes et femmes) harmonisant aussi bien la vie monastique que la vie apostolique, convaincu que le seul cadre monastique n'était plus adapté car l'évangile est trop dynamique pour être enfermé. Il veut aller vers les gens ; il fait confiance à la capacité de l'homme d'être digne et est convaincu que ce n'est pas la nature qui va le corrompre, d'où son ouverture de la vie religieuse au monde.


Saint Dominique, comme le Christ, montre une nouvelle façon d'exprimer l'évangile ; trouver une nouvelle forme d'organisation pour répondre aux exigences de la société en se basant sur les possibilités offertes par l'annonce de la Bonne Nouvelle.


Saint Dominique a offert son chemin à une multitude d'hommes et de femmes : des religieuses cloîtrées, des religieuses apostoliques, des frères religieux, mais aussi des laïcs (les fraternités dominicaines). Ce chemin est celui de la vérité ; il importe d'accepter de faire la vérité en soi, autour de soi, dans la société ? même si cela est risqué. Pour avancer vers la vérité l'étude est indispensable : la Bible, la théologie, la morale mais aussi les sciences humaines et physiques. Ce chemin est aussi celui de la liberté car la vérité rend libre, sans peur des « gris-gris », sans peur des manipulateurs de mensonges et de calomnies. J'ai parfois été blessé, fatigué, déçu ? mais j'ai encore la conviction que le chemin de conversion ouvert par Dominique, donne une grande force.


La liberté qu'offre Saint Dominique et qui se vit par un idéal démocratique ne conduit pas à l'individualisme mais à une vie fraternelle : un partage souvent rude des expériences et des recherches, des amitiés, des moments de joie... et un désir d'aller plus loin que les limites et les défauts de chacun.


Saint Dominique intègre tout cela dans la vie religieuse, mais cette dernière à des racines encore plus radicales : celles que donnent la vie contemplative et la prière. Il n'y a pas d'actions réellement efficaces - au-delà des apparences mondaines - qui ne trouvent leurs racines dans la dimension spirituelle. Il n'y a pas d'hommes d'action qui durent et qui posent des gestes véritablement au service des autres qui ne trouvent leur force dans cet espace. Songhaï ne s'est jamais voulu un projet confessionnel, mais il ne pourrait pas exister si à sa base il n'y avait, souvent dans le secret, une vie de prière.


Parmi les frères dominicains, il y en a un auquel Songhaï est redevable plus que tous les autres : il s'agit de Louis Joseph Lebret, le fondateur d'Economie et Humanisme. LJ Lebret dans les années 1930 a découvert la pauvreté des régions maritimes de la France et plutôt que de faire des discours « engagés » sur la pauvreté, il s'est engagé à la fois dans l'action syndicale, dans la formation économique et le développement d'une conscience solidaire. Il a formé des leaders qui ont transformé le monde de la pêche.


Lebret en créant « Economie et Humanisme » en 1942 à Lyon, en France, a formé des hommes et des femmes ayant « des entrailles de miséricorde » c'est-à-dire des passionnés pour le devenir de leur pays et pour la lutte contre la pauvreté et l'exclusion. Par des méthodes nouvelles d'enquête, par une analyse systémique des réalités sociales et économiques, par une réflexion spirituelle ouverte aux réalités du monde, LJ Lebret a lancé un mouvement où l'économie est au service du développement humain, au service d'un développement intégral des territoires et des populations.


LJ Lebret a mis en évidence la place fondamentale de l'économie pour le changement social sans être marxiste. L'économie est un adjuvant pour réaliser la justice, le bien commun, la montée humaine. L'économie s'articule aux autres aspects de la vie (culture, éthique..) pour créer la dynamique sociale. LJ Lebret pose ainsi la question des finalités sociales, la question du sens de la vie individuelle et sociale.


L'action de LJ Lebret a été importante en France et en Europe, mais aussi dans d'autres pays du monde où il a été appelé comme expert pour la mise au point de plans de développement tant en Amérique latine (en particulier en Colombie, au Brésil?) qu'en Afrique et au Moyen Orient (Liban). En Afrique, l'engagement de LJ Lebret a été spécialement important au Sénégal (à partir de 1959), mais il fera aussi des missions au Bénin et au Rwanda, et formera de nombreux cadres politiques et religieux africains. L'action au Sénégal ira très loin : planification, animation, création de coopératives? et ne sera arrêtée qu'à cause des conflits entre Mamadou Dia (avec qui collabore Lebret) et L. Senghor. LJ Lebret sera aussi un de ceux qui ont alerté les occidentaux sur leur responsabilité en matière de sous-développement, et fondé spirituellement et théologiquement la nécessité d'être solidaires avec l'avenir des pays du Sud.


LJ Lebret a participé en tant qu'expert au Concile Vatican II où il a contribué à la rédaction des documents sur l'Eglise dans le monde ; il a aussi inspiré l'encyclique « Populorum Progressio » sur le développement. LJ Lebret a écrit à côté de ses ouvrages économiques de nombreux livres de spiritualité (1) qui montrent une grande expérience mystique combinée avec une grande sensibilité pour le monde et chaque humain. Il est mort en 1966, s'étant totalement donné au nom de sa foi, de son expérience spirituelle au développement intégral et international.


Il s'est battu sur tous les fronts pour que la foi chrétienne prenne au sérieux la première lettre de Saint Jean : « nul ne peut dire qu'il aime Dieu s'il ne commence pas par aimer son frère qu'il voit. Et l'amour commence par lui donner à manger, par lui donner un travail, par lui redonner une dignité », objectifs qui sont ceux de Songhaï.


Sans passion, non seulement le monde serait triste, mais il dériverait vers la mort. Il est donc urgent que les passionnés se réunissent, qu'ils s'organisent? Il en va de la survie de la planète, pas seulement de l'avenir de l'Afrique.



Une capacité d'analyse




L'enthousiasme et la générosité ne suffisent pas pour que le monde se porte bien. Beaucoup de coopérants ou volontaires généreux sont en fait des obstacles au développement sans le vouloir car leur émotion prend trop fréquemment la place de la réflexion et du dialogue avec les autres. La naïveté n'est pas une valeur, elle est un obstacle dans la lutte sans merci qu'il faut mener pour survivre, pour grandir et entrer dans le développement.


Dans cette lutte il convient d'aller au-delà des seules émotions pour être efficace. Il faut partir d'elles - ce sont les points de départ, ce que j'appelle la passion - et avancer en introduisant de la rigueur, des méthodes, des concepts et de l'observation. Pour avancer, il est fondamental d'abord, de connaître les contextes, se laisser tisser par eux et, dans ces univers, devenir acteurs en utilisant les bons outils.


Les hommes et les femmes ont une tête


L'humain n'a pas été créé seulement avec son c?ur, il a aussi une tête et un corps. La tête est noble, mais attention cependant à ne pas l'idolâtrer. C'est là un des drames de l'éducation en Afrique, d'autant plus que la tête des éduqués a été déconnectée de leur matrice vitale : la culture africaine.


A. Wade, le nouveau président du Sénégal disait : « En Asie, il y a moins de colloques et plus de développement ; en Afrique c'est l'inverse et on n'avance pas » ; il voulait par là dénoncer les tonnes de papier qui sont l'affaire des experts dans lesquelles la réalité est perdue et qui servent surtout à faire vivre ces experts locaux et étrangers. Il ne s'agit donc pas de développer ce genre de réflexion intellectuelle stérile, mais de développer une capacité d'analyse. Ce que j'évoque par ce dernier terme est beaucoup plus qu'une analyse cartésienne car elle permet de sentir, de prévenir et de mettre en relation.


Même avant mes études supérieures aux USA, la base de formation et la vision, que j'ai reçues de ma famille, étaient larges et non pas coincées dans une ou deux matières. J'étais à l'aise en biologie, en chimie, en sciences mathématiques et physiques? La philosophie m'intéressait énormément ainsi que tout ce qui touchait à l'évolution de l'Homme, de la société. La philosophie - non pas comme un amusement intellectuel, mais comme une aide pour se trouver, qui a sa pertinence dans la réalité des gens là où ils en sont -, est très importante pour moi mais pas lorsqu'elle n'est que le prétexte à des bavardages prétentieux et répétitifs.


J'ai donc étudié d'une façon ouverte : le phénomène de l'évolution, l'organisation sociale, l'économie institutionnelle, la spiritualité, l'approfondissement en microbiologie et biochimie, l'électronique et l'informatique.


Il ne s'agit pas d'être fier de son curriculum vitae ou d'entrer dans la compétition pour inscrire au livre Guiness des records de plus long palmarès de doctorats, mais de reconnaître l'importance du travail intellectuel sérieux, de son ascèse. Un des problèmes du développement aujourd'hui, c'est de s'en tenir au système d'hier? et de se construire des châteaux dedans. Un fort complexe d'infériorité marque les Africains qui se gargarisent d'avoir tel ou tel diplôme, tel ou tel poste... Les études sont là non pas pour s'en glorifier et en rester là ; elles donnent la capacité de diminuer les contraintes rencontrées dans les démarches humaines.